Politiques agricoles, commerce international, souveraineté alimentaire, sécurité alimentaire, ,…: un blog de Gérard Choplin

Oxfam Solidarité et SOS Faim ont mené une étude sur la présence des entreprises laitières européennes en Afrique de l’Ouest, leurs ambitions et leur impact sur la production locale.

Actuellement, l’Europe produit trop de lait par rapport à la demande et ses excédents ont fortement augmenté depuis 2015, suite à l’abandon des quotas de production. Cette situation pousse les grandes firmes européennes à conquérir d’autres marchés et l’Afrique de l’Ouest représente une belle opportunité pour ces entreprises.

Une bonne partie du lait consommé en Afrique de l’Ouest est importé

L’Afrique de l’Ouest connaît une demande en produits laitiers en constante augmentation. Or elle ne produit localement qu’une faible partie de sa consommation. En cause ? Le lait en poudre importé d’Europe. Faute de politiques adéquates, d’unités de conservation, de moyens de transformation et de circuits de commercialisation, les producteurs africains ne sont pas armés pour concurrencer le lait européen qui se vend moins cher et qui est pourtant moins riche en nutriments que leur lait local.

lait-1000-a-ok

Quel avenir pour les grandes firmes européennes en Afrique ?

L’industrie laitière européenne l’a bien compris : il y a en Afrique de l’Ouest des marchés en croissance. Les grandes firmes laitières européennes y marquent déjà leur territoire, mais comment voient-elles l’avenir ?

Les Accords de partenariat économique (APE) entre l’UE et l’Afrique de l’Ouest, vont-ils, s’ils sont ratifiés, leur faciliter la tâche ? Il s’agit là d’un des pôles de la bataille mondiale en cours pour le lait entre les multinationales laitières, privées ou coopératives.

Dans ce contexte, quelle sera la place de la production laitière agropastorale ouest africaine ?

La production va-t-elle s’industrialiser autour des grandes villes ? Dans une situation de volatilité des prix, avec actuellement une surproduction mondiale et des prix bas, la volonté de certains gouvernements ouest-africains de développer des filières laitières locales va-t-elle résister à l’appétit des grandes firmes laitières européennes qui lorgnent sur l’Afrique ?

Télécharger l’étude: etude-lait-fr

 

SOS Faim soutient les producteurs de lait sénégalais

lait-senegal-2

Au Sénégal, le lait en poudre importé massivement d’Europe menace la sécurité alimentaire des petits producteurs qui n’arrivent plus à vendre leur lait sur les marchés locaux car ils ne sont pas armés pour concurrencer le lait européen. SOS Faim leur apporte une aide technique, financière et organisationnelle afin de leur donner les moyens d’affronter cette situation. Pour en savoir plus, découvrez notre article dédié aux éleveurs sénégalais.

paru le 17 février
en vente dans les bonnes librairies et sur
 YM•paysanDEMAIN-v4.indd
Paysans mutins, paysans demain

Gérard CHOPLIN

Pour une autre politique agricole et alimentaire

Préface de José BOVÉ

aux Editions  Yves Michel

Chronique d’un mouvement paysan européen porteur des changements nécessaires de notre politique agricole et alimentaire.

Dans les années 1980, une voix paysanne en Europe s’est levée face au productivisme et à la mondialisation néolibérale des marchés agricoles, dans lesquels les réformes successives de la Politique Agricole Commune se sont inscrites. Il s’agit de la Coordination paysanne européenne[1],

L’auteur, qui en a été l’un des artisans, témoigne  de sa naissance, de son  développement et de ses transformations. de  30 ans de débats, de propositions, d’actions pour une politique agricole juste, durable, solidaire.

Devant les impasses sociales et environnementales actuelles et les interrogations existentielles de l’Union européenne, les paysans mutins d’aujourd’hui sont d’utilité publique.

[1] La Coordination paysanne  européenne est devenue en 2008 la Coordination européenne via campesina

Gérard Choplin, agronome de formation, a joué un rôle moteur dans la construction, le développement et l’animation de la Coordination Paysanne Européenne de 1982 à 2008.
Il est aujourd’hui analyste-rédacteur indépendant sur les politiques agricoles, commerciales et alimentaires.
Il réside à Bruxelles.

22 èmes CONTROVERSES EUROPÉENNES DE MARCIAC  (29 ET 30 JUILLET 2016):

Elevage, Europe, représentation syndicale et politique, éducation, recherche… Avec quoi nous faut-il rompre pour réinventer l’avenir ?

Ma contribution :

Rompre avec…. le désenchantement de l’avenir

Rompre avec le productivisme, rompre avec les règles actuelles du commerce international agricole, rompre avec la vente à perte des producteurs, rompre avec l’addiction au pétrole de l’agriculture, rompre avec l’industrialisation de l’élevage – et la non prise en compte de ses externalités négatives-, rompre avec le hors-sol, rompre avec la cogestion de la politique agricole par la FNSEA et les gouvernements français, rompre avec les algues vertes sur les plages, rompre avec la sixième extinction de la biodiversité, rompre avec l’industrialisation du bio, rompre avec l’accaparement des terres en Roumanie, rompre avec les crevettes de la Mer du Nord épluchées au Maroc, rompre avec les cotisations volontaires obligatoires, rompre avec les agro-carburants ayant un rendement énergétique dérisoire ou négatif.

Rompre avec le prix du lait déterminé en Nouvelle-Zélande, rompre les négociations TTIP, rompre avec les animaux clonés, rompre avec les golfs mangeurs d’espace et buveurs d’eau, rompre avec les primes à la place des prix, rompre avec la financiarisation  de l’agriculture, rompre avec le pillage de l’Ukraine, rompre avec la fable des hybrides, rompre avec les ogm, rompre avec le poulet chloré, rompre avec les vins bourrés d’additifs, rompre avec les assurances à la place des prix, rompre avec le dumping fiscal, rompre avec les poules et lapins en cage, rompre avec le dogme de la compétitivité, rompre avec le non plafonnement des primes PAC, rompre avec l’illusion française de nourrir le monde, rompre avec l’addiction de l’élevage au tourteau de soja, rompre avec la financiarisation de la nature, rompre avec les grumes de hêtres wallons débités en Chine, rompre avec une PAC copiant avec retard les erreurs du Farm Bill américain.

Rompre avec les règles hygiénistes imposées aux petits artisans alimentaires, rompre avec le mythe de l’autorégulation des marchés agricoles, rompre avec le blanchiment du dumping par la boîte verte de l’OMC, rompre avec la fable du découplage des aides vis-à-vis de la production -soit disant non distorsives-, rompre avec le cauchemar de Darwin sur le lac Victoria, rompre avec la mer de plastique d’Almeria, rompre avec les antibiotiques sans modération, rompre avec le labour profond, rompre avec la monoculture, rompre avec l’élevage de ruminants sans pâturage, rompre avec le laxisme sur la loi nitrates, rompre avec un étiquetage national(iste) des produits agricoles qui ne tiendrait pas compte des modes de production, rompre avec le bradage de notre poudre de lait en Afrique, rompre avec la mort des abeilles, rompre avec le dumping social, rompre avec la spéculation sur les matières premières agricoles, rompre avec l’huile de palme dans l’alimentation.

Rompre avec la dérégulation des marchés, rompre avec le non labour + herbicides, rompre avec le marché des primes PAC, rompre avec les chassés-croisés entre postes à la Commission européenne et dans le business, rompre avec l’exploitation de migrants dans des « exploitations » agricoles, rompre avec l’érosion des sols agricoles, rompre avec le captage de la valeur ajoutée du travail agricole par l’amont et l’aval, rompre les accords dits de « partenariat » économique qui vont ruiner l’Afrique, rompre avec la délocalisation de nos productions de légumes, fleurs,… dans des pays à très bas salaire, rompre avec l’impunité des manifestants Fnsea détruisant des biens publics, rompre avec les oligopoles de la grande distribution, rompre avec le dumping à l’exportation -y compris avec les aides PAC découplées-, rompre avec la priorité à l’exportation, rompre avec la volatilité des prix agricoles.

Rompre avec les modes de production qui réchauffent le climat, rompre avec les épines de sang des roses coupées du Kenya, rompre avec le chauffage des serres avec des énergies fossiles, rompre avec des IGP trop laxistes sur les modes et lieux de production, rompre avec la concentration des abattoirs, rompre avec le modèle maïs-soja, rompre avec l’utilisation de sel sans modération dans l’industrie alimentaire, rompre avec la course à l’agrandissement des exploitations facilitée par la PAC, rompre avec la non reconnaissance économique, sociale et culturelle du travail paysan, rompre avec le glyphosate, rompre avec les zonings de supermarchés aux abords des villes et avec la désertification commerciale des villes petites et moyennes, rompre avec l’artificialisation des sols agricoles, rompre avec les accords dits de « libre »-échange, rompre avec la pollution des nappes phréatiques des bassins céréaliers intensifs, rompre avec …..,

mais

OUI à de nouvelles règles -solidaires cette fois- du commerce international agricole, aux légumineuses à la place du soja, à un revenu agricole fait d’abord de prix et non de primes, aux rotations obligatoires, à la diversification des cultures et des races d’élevage, à la régulation des marchés agricoles, aux primes par actif et non par hectare, aux semences paysannes, aux petits abattoirs mobiles, à la restauration scolaire bio et locale, aux jardins potagers dans les écoles, à l’élevage porcin de plein air, au non labour sans herbicides, à l’agriculture biologique paysanne, à l’agro-foresterie,

OUI au pâturage des ruminants, aux moutons à la place des canadair, aux fromages au lait cru, aux appellations d’origine protégée, à la solidarité au lieu de la concurrence, aux relations directes entre producteurs et consommateurs locaux, à la restauration de la matière organique dans les sols, à une juste répartition de la valeur ajoutée entre les producteurs et l’aval, à des exploitations agricoles à taille humaine et transmissibles, à la conservation et à la réhabilitation des zones humides, oui à une aquaculture durable sans farine de poisson,

OUI à une PAC nouvelle, solidaire, régulée, et pourvoyeuse d’emploi, aux marchés locaux-régionaux, oui à l’internalisation des externalités négatives des modes de production industrialisés, à un étiquetage de l’origine des produits et de leur mode de production, à la couverture des hangars agricoles de panneaux solaires -avec prêts à taux zéro remboursés par la vente d’électricité-, à un enseignement agricole basé sur l’agro-écologie, au pressage à la ferme d’huile  oléagineuse locale pour les machines de la ferme, oui à la lutte biologique, aux marchés fermiers, à une taille maximale d’élevage, oui à l’harmonisation fiscale et sociale par le haut dans l’UE, OUI à ….

Je vous invite à compléter ces deux parties

Gérard Choplin

analyste, rédacteur indépendant (politiques agricoles, alimentaires et commerciales)

 

 

 

 

Le Devenir de l’Europe : Des Paysans et des Fermes à taille HUMAINE !

par Henri Lecloux, éleveur dans le pays de Herve (Belgique)

 

Nombreux sont les citoyens qui ont dans leur lien de parenté une origine paysanne. Quand on parle des difficultés, des crises qui agitent les producteurs de lait et les autres productions, ils sont touchés comme si on les touchait eux-mêmes.

Ces crises sont bien réelles. Depuis 2 années, les agriculteurs produisent en dessous des prix de revient. Se lancer dans le métier est un exercice périlleux voire suicidaire.

Face à cette situation, la Commission Européenne reste sourde et se voile la face, en s’obstinant dans sa vision de conquête des marchés extra-européens aléatoires pour écouler notre production.

En 1992, après la chute de l’URSS, s’appuyant sur un néo-libéralisme sans scrupule, l’Union Européenne s’engage dans un processus de dérégulation des marchés et se retire du pilotage des denrées alimentaires. C’est donc le marché mondial qui dorénavant fixe les prix aux producteurs. En 2003, l’UE applique cette doctrine à la production laitière et décide de la fin des quotas laitiers pour 2015.

Or, on le sait, nous ne produisons pas au moins cher. Nos concurrents sur le marché mondial sont : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, les États-Unis, le Brésil, l’Argentine, etc… Tous ont des coûts de revient bien inférieurs aux nôtres, car ils ont des conditions climatiques plus favorables (pas d’hivers) ou des coûts de main-d’œuvre moins élevés et des contraintes sociales et environnementales bien moindres. Leurs immenses étendues de terre font que le foncier est nettement moins cher que dans nos contrées fortement urbanisées.

Cette concurrence fera toujours que nos prix seront tirés vers le bas. Or, nous, producteurs européens, nous avons besoin de prix rémunérateurs et sur le long terme. De plus, le jeune qui veut s’engager a besoin d’avoir des perspectives, une visibilité sur le long terme.

Il faut savoir que plus de 88% du lait est autoconsommé par les citoyens européens et que les 12% restants vont sur le marché mondial. Or c’est sur 12% qu’est fixé le prix du lait aujourd’hui. Sans une régulation centrée sur le territoire européen d’abord, nous ne verrons pas le bout du tunnel.

Nous n’accepterons jamais l’attitude de la Commission qui, dans un premier temps, nie la crise et, dans un deuxième temps, propose des mesures qui, on le sait, ne marcheront pas (article 222 de l’OCM – Organisation Commune des Marchés du lait – qui permet aux opérateurs, à titre exceptionnel et temporaire, de déroger aux règles de la concurrence en limitant la production). De plus, les coûts de ces réductions seront à charge des États membres … qui n’ont plus d’argent !

Sous les pressions actuelles, le Commissaire Phil Hogan débloquera peut-être de nouveaux fonds européens pour les organisations des producteurs qui mettront en œuvre l’article 222 sur la gestion volontaire de l’offre.

Le problème est que les régions laitières les plus « compétitives », celles de l’Europe du Nord, n’ont pas l’intention de réduire leurs collectes. Certains pays, comme l’Irlande, pays d’origine du Commissaire Européen, veulent doubler leur production et prendre des parts de marché. Ils n’ont que faire des mesures volontaires. D’autres comme l’Allemagne sont tentés d’octroyer des aides de trésorerie.

Ces « mesurettes », non seulement ne rencontrent pas les causes profondes de la crise, mais risquent de faire éclater une PAC (Politique Agricole Commune) déjà fortement renationalisée.

 Cette crise est structurelle et non conjoncturelle !

 La Commission veut gagner du temps et croit toujours à l’ouverture hypothétique de nouveaux marchés. Il faut dire qu’elle arrive à conquérir des marchés, mais avec des prix très bas. Cependant, la surproduction est telle, qu’elle ne sait pas endiguer les flots de lait. Elle choisit donc la fuite en avant en augmentant les stocks publics et privés, aux frais du contribuable.

Nous assistons à la disparition d’un très grand nombre de fermes de toutes tailles, les unes aujourd’hui et les autres demain. Le nombre de suicides de producteurs de lait n’a jamais été aussi élevé.

C’est inacceptable !

 L’attitude de la Commission de laisser faire les marchés et de se soustraire de son rôle d’arbitre, au sens politique du terme, conduit à la catastrophe et à une hécatombe de nombreux emplois, tant en agriculture que dans le para-agricole.

De plus, de nombreuses régions herbagères et semi-montagneuses, qui représentent plus du tiers des surfaces de toute l’Europe, seront désertées par la production laitière.

Ce sentiment d’abandon par la politique du « laisser faire le marché » laissera des traces (endettement, appauvrissement, non transmission des fermes, perte de sens etc…), dans le conscient et l’inconscient des agriculteurs et des citoyens. Il provoque déjà un rejet de l’Europe, des rejets de l’autre et l’émergence de partis nationalistes extrêmes.

Je contredis la Commission et ceux qui ont voulu la disparition de toute régulation des quantités, ainsi que ceux qui affirment que, même en période de quotas laitiers, il y a eu des crises du lait.

Par une volonté politique tenace, la Commission n’a pas voulu se servir des quotas. En pleine crise de 2009, Madame Fischer Boel a, non pas diminué les volumes de référence de chaque producteur afin de provoquer le retour à un équilibre des marchés du lait mais, au contraire, a augmenté les droits de produire de 10% à l’horizon 2015.

De plus, elle ne les a pas adaptés afin de répondre aux problèmes rencontrés. Je les vois de plusieurs ordres : le premier, les quotas ont été fixés sur une base historique (1984). Or la demande, tant européenne (avec l’arrivée de nouveaux États membres et les types de consommation) que mondiale, a évolué. Le second, qui aurait pu être approché différemment, est celui de la transmission des droits de produire. Ils auraient pu être non monnayables (comme en France).

Ces achats, à chaque génération, ont mis à mal les trésoreries des jeunes candidats à l’installation. Avec un autre cadre, ils auraient pu être des échanges et non des achats.

Enfin, quand certains États n’atteignaient pas leurs quotas, la Commission de renchérir : « Voyez, ils ne savent pas les remplir, c’est qu’ils sont inutiles ! » Il fallait justifier leurs suppressions !

Bref, la Commission a enlevé une aile de l’avion et lui a mis du mauvais carburant.

D’autre part, en 2013-2014, à la fin du régime des quotas, l’U.E et un ensemble d’institutions, certaines laiteries, certaines banques, le COPA-COGECA (qui est l’organisation regroupant les syndicats majoritaires de l’U.E.), les marchands de machines, etc… ont appelé à l’augmentation de la production, avançant : « C’est la fin des quotas ! Il y a des opportunités dans les pays d’Asie et particulièrement en Chine. Les quotas vous ont bridés, agrandissez-vous ! Produisez plus ! C’est la solution pour vous de gagner plus ! ».

Bon nombre de fermes, partout dans l’U.E., se sont engagées dans cette voie, amenant ainsi d’énormes volumes de produits laitiers, tant sur le marché intérieur que sur le marché mondial.

Ces excédents, suite à l’embargo russe et à une moindre demande de la Chine, ont provoqué une chute énorme des cours du marché du lait. L’orientation prise par la Commission de miser sur les exportations extra-européennes est vulnérable. Les crises géopolitiques voire sanitaires (par exemple une épidémie de fièvre aphteuse) stopperont net les exportations.

 Alors qu’une autre approche est possible !

 Il existe des alternatives ! Il faut arriver à une réduction obligatoire chez tous les producteurs, suivie d’une régulation des volumes, flexible et adaptée à notre temps. Et puisque le mot « quota » est banni, appelons le simplement « maîtrise des volumes ». Le Conseil et toutes les instances de l’U.E. doivent reprendre le pilotage, en relevant un ensemble de défis qui, obligatoirement, doivent rencontrer les préoccupations des citoyens avant ceux des multinationales, comme c’est le cas actuellement :

  • Problème de répartition des plus-values où les producteurs n’ont que des miettes,
  • Problème des arrangements fiscaux pour les transnationales et les grands riches,
  • Conflits d’intérêts pour les produits chimiques (glyphosate, perturbateurs endocriniens),
  • Arrivées massives de denrées produites dans le monde, dans des conditions sociales et environnementales discutables et au nom du libre-échange.

Où est l’Europe sociale ? Où est l’Europe des citoyens ? Où est l’Europe fiscale ? Où est l’Europe de la défense commune ? Où est l’Europe de la transition énergétique ? Où en est la souveraineté de l’Europe dans tous ces domaines ? Et, particulièrement comme agriculteur, où est la Souveraineté Alimentaire de l’Europe ?

Or, cette Union se hâte de conclure des accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud (MERCOSUR), avec le Canada (CETA) et avec les États-Unis (TTIP).

Tous ces accords amèneront des importations massives de biens alimentaires qui mettront à mal nos producteurs, mais aussi la qualité des produits importés qui, on le sait, sont souvent produits de façon industrielle, dans des conditions d’hygiène et de normes sociales et environnementales, sans égales aux nôtres.

L’agriculture comme monnaie d’échange nous ne l’accepterons jamais !

L’U.E. s’engage dans le marché sans règles. Elle prend ce virage pour faire place à une industrialisation croissante de son agriculture. Elle y perdra non seulement son âme, mais aussi son destin, car elle engage toute l’Union Européenne dans une dépendance alimentaire ! Situation dans laquelle aucun pays, aucune civilisation, jusqu’à présent, ne se sont engagés. Tous les grands pays : États Unis, Chine, Inde, protègent leur agriculture. Toutes les grandes civilisations ont fait de leur agriculture une priorité. Pour rappel : les Pères fondateurs du Marché Commun l’on inscrite dans le traité de Rome.

Ce virage pourrait être autre ! En misant sur le maintien et la promotion de petites et moyennes fermes à taille humaine, l’U.E. rencontrerait les agriculteurs et les citoyens. En effet, une multitude de fermes rentables, dans un marché régulé, sur base des coûts de production, relèverait le défi de l’emploi.

Regardons en face les chiffres de 22 millions de chômeurs dans l’Union et combien en sont exclus ? Et le taux de 19,7 % de chômage des moins de 25 ans. 4,454 millions de jeunes (hors étudiants) sont à la recherche d’un emploi. 20 à 25% de la population européenne vit en situation de pauvreté. Ces chiffres révèlent l’un des fléaux majeurs de notre époque. L’agriculture à taille humaine pourrait promouvoir un nombre important d’emplois, partout sur tous les territoires. Le bilan des PAC successives à ce niveau, révèle un échec cuisant (entre 2003 et 2013, ce sont 4 millions de fermes qui ont disparu).

Les petites et moyennes fermes rencontrent plus facilement les défis environnementaux. La valorisation des pâturages, l’utilisation moindre d’énergie et de mécanisation (le zéro pâturage implique au contraire d’apporter les fourrages à l’étable et d’exporter les lisiers), c’est possible ! Si l’utilisation des pâturages était maximalisée, les apports d’achats de concentrés en protéine végétale (soja importé) seraient moindres, voire nuls.

Qui dit soja dit souvent soja OGM, transport et déforestation. Il n’est pas anodin de signaler que 70% des protéines végétales consommées dans l’U.E. sont importés et viennent des Amériques. Il n’est pas anodin également de dire, en cette période d’inondation, que les prairies absorbent les fortes pluies et jouent un rôle d’éponge, ce que les champs labourés ne font pas.

Les abandons de terres provoqueront le retour en friche. En cas de sécheresse, ces étendues seront vite des allumettes en puissance. De plus, les vaches et autres ruminants entretiennent les endroits difficiles.

Une citation du dernier ouvrage de Jean-Pascal Van Ypersele est par ailleurs très révélatrice : « Un seul trajet aérien, sur 1000 ou 2000 kms, peut effacer, en quelques heures, les gains obtenus par tous les petits gestes d’éco-consommation étalés sur une année entière ». Une autre citation de ce scientifique de renom, concernant le réchauffement climatique : « L’affaire est sérieuse ! ».

Il est dès lors évident que tout soutien à l’agriculture industrielle basée sur le libre-échange sans protection, est à revoir. Celle-ci n’est pas en phase non plus avec la lutte contre le réchauffement climatique. Ses pratiques impliquent plus d’utilisation d’énergie, plus de produits phytosanitaires et nécessitent plus d’ingrédients provenant d’importations.

L’agriculture industrielle veut produire des biens alimentaires aux coûts proches du marché mondial afin d’être compétitive (le libre-échange sans règle l’y oblige). C’est le moins cher qui remporte la mise.

A cela, n’oublions pas les impacts des exportations (lait en poudre notamment) sur les systèmes locaux (d’Afrique, d’Inde) et la précarisation des femmes, des familles, dont le revenu de subsistance dépend de leur propre production. Cette précarisation provoque davantage de migration vers les villes de leurs pays, mais aussi vers l’Europe.

De plus, c’est sans compter sur les externalités négatives qui ne sont pas prises en compte. Concernant le climat : davantage de transports, de déforestations, donc plus de GES (Gaz à Effet de Serre). Concernant l’économique : cela entraîne une volatilité des prix, imbuvable pour les producteurs !

Enfin, de nombreuses fermes réparties sur tous les territoires contribuent aussi à une meilleure protection sanitaire de l’ensemble des productions animale. Il est bien connu, que des fortes concentrations d’animaux, comme le suggère les productions industrielles, sont plus vulnérables aux maladies de toutes sortes. Le modèle de fermes à taille humaine, nombreuses, réparties partout, contribuera aux programmes de lutte contre les maladies infectieuses. Et par là même, cela rejoint les luttes actuelles concernant l’utilisation en excès d’antibiotiques.

La promotion des petites et moyennes fermes (à taille humaine) contribuera à apporter plus d’emplois, une nourriture locale de qualité, produite partout sur tous les territoires de l’U.E. Les petites structures apporteront leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique et une meilleure protection sanitaire. Elles sauveront plus aisément l’U.E. de la dépendance alimentaire et lui permettront de résister avec succès aux chocs à venir.

Ce choix permettra à l’Europe de réussir sa réorientation vers des valeurs humanistes, ce qui la rendrait désirable pour un grand nombre de citoyens.

La culture paysanne a un ancrage profond dans l’histoire de l’Europe. Le savoir et les valeurs que portent les paysans constituent un socle précieux pour l’avenir de celle-ci.

Défendons une réduction obligatoire de la production de lait et une régulation des volumes !

Encourageons le modèle de fermes à taille humaine !

Le Devenir de l’Europe en dépend !

 Henri LECLOUX,    Agriculteur

A l’heure où plusieurs voix s’élèvent pour mettre les régimes assurantiels au coeur de la prochaine PAC, Jean-Christophe Kroll (Agrosup Dijon) nous éclaire sur la question.

 

Après les médecins de Molière, les fables de La Fontaine

Lorsque les agriculteurs, avec la complicité coupable de certains économistes dont je fais partie, demandent pour pouvoir exercer leur métier dans des conditions économiques satisfaisantes permettant d’éviter les gaspillages et les surcoûts de transaction multiples qu’induit l’instabilité des prix, on explique à ces ennemis du progrès qu’ils n’ont rien compris aux vertus de marchés dégagés du carcan de l’intervention publique et rendus à la libre concurrence.

Mais, lorsque les assureurs expliquent que, pour faire leur métier, ils ont besoin d’une intervention publique systématique parfaitement automatique garantissant un prix de marché minimum, et d’une garantie financière des pouvoirs publics pour se réassurer, ces exigences paraissent relever d’une responsabilité économique parfaitement justifiée.

Dès lors, puisqu’il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, de mobiliser la puissance et les fonds publics pour assurer les opérateurs, agriculteurs ou assureurs, contre le risque, la vraie question que devraient se poser les économistes n’est –elle pas de savoir quelle est la solution la moins couteuse : réguler les marchés agricoles ou réguler le marché des assurances agricoles ? Est ‘il vraiment sûr que cette seconde solution, qui consiste à livrer aux assureurs privés une clientèle agricole captive, en détournant une partie des fonds publics pour engraisser, sans aucune prise de risque, les actionnaires des compagnies d’assurance (ce que l’exemple des Etats-Unis tend à confirmer de manière spectaculaire), constitue vraiment un optimum économique, fût-il de second rang ?

Selon que vous serez puissant ou misérable….

                                                                                              Jean-Christophe KROLL, 06/04/2016

jc.kroll@agrosupdijon.fr

Réinventer l’agriculture
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL- 24 Février 2016
Aujourd’hui, crise laitière, crise bovine, crise porcine, hier crise du poulet, demain crise céréalière… La ferme France est gravement malade. Politiques et professionnels persistent à n’y voir que des malades isolés à qui on inflige des thérapies d’urgence. Pourtant, à l’instar de La Fontaine parlant des animaux malades de la peste, on peut aujourd’hui avancer à propos des paysans : ils ne meurent pas tous mais tous sont frappés, dans leur chair, leurs biens et leur esprit par un cancer nommé productivisme industriel. Qui aura le courage d’assumer le diagnostic ? Et de rédiger l’ordonnance.

paysans en colère

L’agriculture ne peut pas s’extraire de la vie et de la société. La société, au niveau mondial, vit une crise aux visages multiples et sans précédent dans l’histoire des civilisations humaines. Crise économique depuis les années 73-74, crise financière depuis le crack boursier de 2008 avec la crise sociale qu’elles entrainent ou aggravent ; crise des ressources naturelles disponibles ; crise démographique ; crise écologique avec la chute dramatique de la biodiversité et le réchauffement climatique. On peut légitimement se poser la question d’une crise globale, d’une crise de modèle non seulement économique mais d’une crise de mode de vie. En fait, c’est beaucoup plus qu’une crise, et le changement climatique en cours nous en fournit la preuve : nous avons mené une véritable guerre à la Terre depuis le milieu du XIXe. Une guerre d’épuisement pour ne pas dire d’extermination.

Ces dernières années, nous semblons découvrir le désastre, nous nous étonnons encore que la Terre réagisse. Elle ne se laisse pas faire. Nous avons tant dépassé tous les seuils de destruction de la biodiversité avec tout ce que cela implique de déséquilibres écosystémiques, de destruction des milieux naturels par l’extraction minière, par la déforestation, la poldérisation, l’urbanisation, la fragmentation des territoires, les pollutions de l’eau, du sol, de l’air que nous avons définitivement changé la Terre et la nature qu’elle porte. C’est ce que les scientifiques appellent désormais notre entrée dans l’ère de l’anthropocène. Le constat du Groupe d’experts intergouvermental sur l’évolution du climat (GIEC) est là et nul ne peut plus l’ignorer.

Il ne s’agit plus de discourir sur les causes d’une crise qui serait passagère, nous sommes sur le champ de bataille de la guerre que nous avons mené contre la nature. Il s’agit de regarder devant, de trouver les chemins de la paix et de la reconstruction d’une vie qui ne sera jamais plus comme avant la carbonification de notre atmosphère. Nous en avons pris pour des siècles, il faut s’en rendre compte. Ce n’est pas nécessairement catastrophique, mais il faut accepter de revoir entièrement notre mode d’habiter la Terre ; trouver les initiatives humaines et les innovations techniques qui vont permettre de muter vers une société décarbonée. Il ne faut pas se bercer d’illusion : il va y avoir économiquement des gagnants et des perdants, c’est tout l’enjeu du débat démocratique et des politiques publiques qui en sortiront.

Par un processus qui tient autant de l’engluement de notre inconscient collectif dans une notion de progrès – elle-même forgée dans une conception scientifique, économique et politique de domination de la nature – que des manœuvres des lobbies économiques, nous avons forgé une armure idéologique qui fausse notre vision du monde. Les oeillières qui la caractérisent s’appellent croissance, PIB, compétitivité, parcellisation des tâches et des savoirs, soumission à une vision cartésienne de la société.

A l’heure où l’on revisite les modes de production, de vie et d’organisations à l’aune de leur addiction au carbone, on doit aussi s’interroger sur l’organisation en filières de l’agriculture française. Elle est le reflet de l’idéologie industrielle, technique, qui la structure et la précipite à sa perte aujourd’hui.

Urgence climatique
L’agriculture est le premier secteur concerné par le changement climatique, tant celui-ci impacte l’ensemble des facteurs et ressources nécessaires à son bon exercice. Le gain en croissance des végétaux dans l’hémisphère nord ne sera pas suffisant pour compenser les baisses de production dues à la raréfaction de l’eau, l’appauvrissement des sols et leur désertification dans les régions les plus exposées aux extrêmes climatiques. Même contenu, même atténué, le changement climatique oblige les agricultures du monde à s’adapter. Le modèle agronomique de la « révolution verte », basé sur l’intensification de la production par les engrais minéraux et de synthèse, la concentration des exploitations, l’irrigation et la mécanisation doit être révisé en fonction des nouvelles contraintes pédo-climatiques, de l’eau renouvelable disponible, de la biodiversité et de la réduction des émissions de GES. On va manger plus local, moins carné, avec des variétés rustiques de végétaux, mais peut-être aussi aller puiser dans les algues ou les insectes les nutriments nécessaires à notre santé.

Formatage industriel
Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, l’agriculture française s’est organisée selon le modèle industriel. On a jeté aux orties les siècles de savoir-faire, les variétés végétales et animales, fruits d’une longue sélection des écosystèmes locaux, pour leur préférer une simplification ancrée dans la pensée d’ingénieur, la logique technique. Véritable normalisation dévastatrice de pratiques, de pensées, de liens sociaux, d’écosystèmes. On en dira jamais assez combien la pensée d’ingénieur est dictatoriale en ce sens qu’elle soumet le monde au diktat mathématique le plus élémentaire : du basique qui élimine ce qui le gêne – le hasard, l’imprévu, le subjectif, les affects, la créativité – dans la mise en équation du monde. Qui plus est, cette pensée se structure autour des moyens techniques qu’elle a à sa disposition et qu’elle façonne au fur et à mesure de ses besoins, sans jamais remettre en cause le postulat de départ qui peut être erroné ou simplement obsolète. Très vite, c’est donc la technique disponible qui engendre la pensée d’ingénieur. C’est vulgairement illustré par les expressions « il n’y a pas de problème, que des solutions » ou « cet appareil, cette technique, vont révolutionner la production » ou encore « c’est la faute à l’ordinateur ». De cette pensée affaiblie et soumise à l’empire technique est né le concept de filière agricole. L’idée de base est très simple : rassembler les différents acteurs d’une production, de l’amont à l’aval, car ils ont des intérêts communs. L’idée est séduisante en ce qu’elle évacue la complexité de l’acte agricole, son interdépendance avec le milieu naturel.

Echec gravissime avéré
Le gros problème, c’est que la culture et l’élevage sont des activités de dialogue avec le vivant dans toute son arborescence, toutes ses multiples interactions (entre espèces, avec le milieu, le lieu, l’être humain). Rien à voir avec une usine métallurgique où la fabrication d’une pièce n’est déterminée que par un cahier des charges de données physiques ou chimiques, d’outilset de gestes, prévisibles et prévus. Contrairement à l’agriculture qui se pratique avec des facteurs aléatoires tels le climat, la génétique, la biochimie du sol, la qualité de l’air, de l’eau et l’humeur du paysan. Ce qui est réductible en gestes économes sur une chaîne de montage automobile, devient vite catastrophique à la ferme. Nous l’avons sous les yeux avec les élevages concentrationnaires où nous considérons les animaux comme les objets d’un processus de production; avec les grandes monocultures ravageuses du sol, de la biodiversité et du paysage. Avec le lent empoisonnement par la chimie agricole, là encore pur produit de la logique technique : on ne s’interroge pas sur la venue d’un prédateur ou le surgissement d’une maladie, on réduit le fait à un dysfonctionnement auquel il faut une solution rapide ; solution illusoire comme le prouve, par exemples, l’histoire des résistances aux herbicides et la mutation des pathogènes.

Oser le bilan
Il est grand temps de rompre avec l’organisation industrielle de l’agriculture! Elle repose sur des associations spécialisées de producteurs (et non plus de paysans) et l’organisation en filière de production. On n’y raisonne pas en fonction des besoins d’un territoire mais d’objectifs nationaux et internationaux définis par les exigences de rentabilités des acteurs non-paysans de la filière (industrie agroalimentaire, grande distribution, industrie de la génétique, machinisme agricole). Rappelons que les crises actuelles (bovine, porcine, laitière) touchent 10% des élevages français, majoritairement les plus industrialisés (chiffres ministère de l’agriculture).

La filière est l’outil principal du productivisme. Certes, elle a permis de produire les volumes nécessaires quand il a fallu, après la Seconde guerre mondiale, reconquérir l’autosuffisance alimentaire du pays. Par, contre elle n’a pas su se réguler et, pire, elle a d’une part fait baisser les prix agricoles car c’est un système dont la logique est la destruction continue de la valeur du travail (l’homme y devient une variable d’ajustement économique) ; d’autre part, elle a accru la concurrence entre paysans sur un même territoire, chaque crise se soldant par l’élimination d’une partie d’entre eux (concurrence acharnée pour l’agrandissement, les droits à produire, les terres) et entre régions (parce que la filière ne se pense jamais comme accès à une demande limitée par la démographie d’un territoire mais toujours à une demande croissante fictive, dont le mythe de l’exportation est un ressort). A chaque crise, au nom de la préservation de « l’outil de production », les grosses fermes dévorent les petites : la filière est mère de la concentration de la production agricole. Elle a ruiné et détruit la société paysanne et rurale. Il nous faut penser la séparation de la filière d’avec le productivisme.

La filière est au cœur du système d’endettement des agriculteurs, pour le plus grand bénéfice de l’amont (qui vend au plus cher) et de l’aval (qui veut la matière première au prix le plus bas). Seul l’agriculteur prend les risques économiques. C’est lui qui emprunte pour les bâtiments, le matériel, le cheptel sans pour autant pouvoir négocier ni ses prix d’achats … ni ses prix de vente. La filière a un effet ciseau sur le paysan qui le ruine et le pousse aujourd’hui au suicide (un suicide d’agriculteur tous les deux jours).

La filière est un facteur de perte d’indépendance de la ferme, un outil de soumission du paysan aux multinationales. Aujourd’hui les filières sont largement contrôlées par les grands groupes industriels agroalimentaires, coopératives comprises. Recherche et génétique en amont, transformation et distribution en aval. Une filière est segmentée par acteurs avec très souvent une parcellisation des tâches. Par exemple la filière « poules pondeuses » est segmentée en « multiplicateurs » de poulets d’une race hybride qui fournissent des œufs à des « accouveurs » qui font éclore les œufs et trient les poussins (on ne garde que les femelles) ; ces poussins sont confiés à des « éleveurs de poulettes » qui fournissent les poules pondeuses aux « producteurs d’œufs ». La filière s’organise d’abord autour du produit et de son prix, d’où la recherche de la compétitivité … jusqu’à l’autodestruction de la filière. Elle est rarement organisée autour des hommes – producteurs et consommateurs – et autour de la qualité (et c’est même vrai dans les AOP).

La filière produit le plus souvent une « pensée en silo », abandonnée à sa seule logique technique. On n’y fait peu de cas de « l’horizontalité de la ferme » : rapport au sol, aux voisins, aux approvisionnements et besoins locaux, aux biens communs, aux visions d’aménagement et de développement du terriroire, au vivre ensemble, au paysage.

La filière fausse le rapport à l’espace et au temps. Dans une organisation verticale, la pensée l’est aussi et évacue la complémentarité entre agriculture et territoire. L’agriculteur pense plus souvent aux contraintes de l’amont et de l’aval qu’à l’insertion de son activité dans le territoire. Le rapport au temps n’est plus celui des saisons et des rythmes biologiques des animaux mais celui qu’on doit leur imposer pour répondre à la demande des industries d’aval. Chez les végétaux, la filière les a adaptés aux besoins de la mécanisation, au détriment de certaines qualités botaniques et au détriment des sols, compactés par les engins, dévitalisés et pollués par la chimie de synthèse.

La filière est le véhicule des normes. Les normes sont l’expression d’une pensée. La pensée industrielle européenne ne produit pas les mêmes normes que la pensée nord-américaine car historiquement elles sont le produit de rapports de forces différents entre le social et l’économico-politique. Les normes, c’est tout l’enjeu des tractations secrètes actuelles du Traité de libre échange transatlantique (TTIP/TAFTA).

La filière allonge la distance entre la ferme et le consommateur, au détriment économique des deux.

La crise syndicale actuelle est un fruit de la faillite du modèle filière. La contestation de la FNSEA par ses membres, la désyndicalisation, la radicalisation populiste traduisent le désespoir des agriculteurs face à l’anthropophagie du système filière. Il ne fait plus rêver personne. A chaque crise on se dit c’est à qui le tour de disparaître ? Depuis la Libération, le syndicalisme agricole a épousé sans réserve la logique industrielle de développement. Les coopératives qu’il contrôle dévorent leurs adhérents avec le même appétit que les entreprises privées. Cette idéologie technique a fait rêver les paysans en promettant de leur faire quitter leur condition pour leur donner la reconnaissance d’un métier. Confiants, les femmes et les hommes de la terre sont devenus des professionnels avec un diplôme d’agriculteur. Puis le métier d’agriculteur n’a plus satisfait l’industrie agroalimentaire qui a exigé de chaque exploitant agricole qu’il se spécialise (porc, bovin, volaille, grandes cultures…). Ensuite, l’industrie a imposé une segmentation de la spécialité (naisseurs, engraisseur, multiplicateur de semences, maïsiculteur…). Le syndicalisme a toujours suivi, multipliant les associations spécialisées et les filières. Nous abordons maintenant la phase de substitution de ce qui reste d’agriculteurs par des robots. Il y en aura bientôt au volant des tracteurs. Et les premiers essais de fabrication de viande artificielle sont concluants. Que va faire le syndicalisme ? Défendre les filières d’usines automatisées de production d’aliments ?

Réinventer l’agriculture
Constat fait de la rupture de savoir agronomique de ces cinquante dernières années, il nous faut réinventer l’agriculture. Cette réinvention passe par l’abandon de l’actuelle organisation en filières industrielles. Mon propos n’est pas de dire qu’il faut abandonner le principe de complémentarité d’acteurs qui fonde les filières mais de le remettre à plat de l’amont à l’aval. Comme on doit revoir de fond en comble l’organisation générale de la société en fonction de ses émissions de gaz à effet de serre et son empreinte écologique.

Il faut redéfinir le cadre conceptuel des filières en les territorialisant, en intégrant les exigences de l’agro-écologie et les contraintes (atténuation, adaptation) du changement climatique. Sans omettre d’introduire cette nouvelle approche dans l’enseignement et la formation agricoles, ce qui veut dire aussi arrêter d’enseigner l’agriculture industrielle.

Réinventer les filières avec les contraintes de l’atténuation du réchauffement climatique et de l’adaptation aux changements qu’il induit, cela veut dire rompre avec les critères de base de l’agriculture industrielle enracinée dans le pétrole et la chimie de synthèse qui en découle. Diminuer les émissions de dioxyde de carbone mais surtout de méthane et de protoxyde d’azote conduit à revoir les modes d’élevage et leur niveau de productivité ; revoir le travail et l’entretien des sols, la consommation d’eau, la consommation d’énergie fossile (machinisme, transport) ; la consommation d’énergie sur la ferme ; la lutte contre le gaspillage (des ressources naturelles, des denrées alimentaires) ; l’utilisation des pesticides ; l’adaptation du matériel génétique aux nouvelles conditions climatiques (races et variétés rustiques, échanges d’expériences, tests…). On a plus que jamais besoin des semences paysannes, réservoirs de gènes endormis gardant la mémoire d’autres régimes climatiques.

Rompre avec la fragmentation de la pensée, c’est avoir une stratégie de développement des territoires positionnant l’agriculture comme une des actrices centrales de la vie. L’identification des enjeux collectifs généraux, les impacts socio-économiques des productions agricoles, la prévention de la santé, impliquent d’incorporer dans la gouvernance locale, régionale, la dimension de gouvernance alimentaire.

Par son impact sur le milieu naturel, l’agriculture a des responsabilités dans la préservation de la biodiversité domestique et sauvage. La biodiversité se préserve « horizontalement » et réclame donc une pensée d’écosystèmes.

Réfléchir à la territorialisation des filières, à leur interaction avec leur milieu géographique et humain, c’est aussi étudier l’intégration des activités agricoles et agroalimentaires dans l’économie collaborative et l’économie circulaire du territoire considéré. Le développement, la transition énergétique et écologique ne peuvent se penser acteur par acteur mais avec l’ensemble des acteurs. Cela va jusqu’à l’implication dans la démocratie locale. Une filière doit satisfaire au développement durable du territoire de ses différents acteurs. Par exemple, la production d’énergie par les exploitations agricoles se pense à l’échelle locale/régionale et non pas comme un tuyau vers le réseau national. Dans cet esprit, le travail en réseaux prend toute son importance : réseaux locaux d’entreprises, de moyens, de clients, de consommateurs.

Le comportement des consommateurs évolue aussi avec les enjeux du changement climatique : le développement des circuits courts, l’agriculture urbaine, la baisse de la consommation de viande, autant de tendances qu’il faut aussi intégrer dans la révision de la carte territoriale agricole.

Recouvrir une pensée globale des interactions locales suppose de dépasser la conception spatiale du territoire, pour penser les territoires tels qu’ils sont vécus : multiples, se chevauchant, jamais statiques. Territoire-contenant (administratif, politique) ; territoire construit (par les activités de production, la culture, les loisirs, les regroupements d’acteurs autour d’un sujet, d’un problème) ; territoire de la mobilité (ex : les gares devenant des espaces de shopping).

Cette pensée globale des interactions locales doit pouvoir s’élaborer dans des lieux de confrontation des approches. On pourrait envisager d’ouvrir les Chambres d’agricultures à la société civile, aux différents usagers de la nature. Elles pourraient devenir des « Parlements régionaux de la nature » où s’harmoniseraient les champs de la gouvernance (alimentaire, écologique, climatique, économique…), où la nature aurait une place politique.

Imaginer un instant que l’on mette ce dispositif en place pour que l’ensemble de la société s’empare, par région, des crises agricoles précitées et tende la main aux agriculteurs en détresse ? Chaque région s’emparerait de la politique agricole : étudier les urgences, évaluer l’autonomie et la sécurité alimentaire régionales, prendre les décisions en conséquences. A partir de là, réclamer le pilotage des aides d’urgence du ministère de l’Agriculture et de l’Union européenne. Pilotage sur projet politique précis. Mobiliser la société civile pour faire société autour des agriculteurs en crise. Pour leur dire « vous n’êtes pas seuls » et travailler ensemble aux solutions.

Courage politique
La gravité de la situation actuelle exige de sortir des clivages syndicaux ou corporatistes. Il faut tendre la main aux naufragés, même si l’on peut penser qu’ils sont à la fois les victimes et les acteurs de leur malheur. Parce que sont des femmes et des hommes dans la détresse, abandonnés par les responsables – politiques, syndicaux- qui les ont conduit dans ce modèle économique. Nous avons aussi l’obligation stratégique de remettre à plat notre modèle agricole car c’est de notre nourriture quotidienne dont il s’agit. Il est donc légitime que chacun-ne s’en inquiète.

Les solutions alternatives à l’agro-industrie ont fait leurs preuves, elles protègent aujourd’hui l’agriculture paysanne de la crise. Il faut maintenant changer d’échelle. Mais les réussites d’autres modèles agronomiques restent de toute façon hors de portée d’un éleveur étranglé par les dettes et coincé dans un appareil de production intransformable. Désespérément seul face aux créanciers. Il faut être capable de lui proposer une solution d’urgence et une vision stratégique, collective, pour s’en sortir. Au rayon des solutions d’urgence, il y en a deux de bon sens : interdire la vente à perte au niveau européen et limiter les volumes de production. Cela permettrait de s’asseoir calmement autour d’une table pour discuter de l’avenir. Pour réfléchir aux régulations à mettre en place qui ne favoriseraient pas les élevages industriels. Pour plafonner les aides européennes et garantir un revenu minimum aux petites fermes. Pour soutenir la conversion à des pratiques agricoles climato-compatibles. Pour créer des exportations agricoles équitables intra-européennes.

Désindustrialiser les filières redonne à l’agriculture et à la nourriture une place centrale dans la société et peut devenir un levier puissant de la transition écologique. Nous avons aussi besoin de cette réflexion pour affronter la concurrence internationale, pour lui opposer un modèle performant non sur le terrain du prix bas mais performant en qualité des produits, en social, en dimension écologique, en qualité de vie. La négociation en cours sur le traité de libre échange transatlantique est une bataille de normes. Les nôtres s’inventent aujourd’hui dans la désindustrialisation de l’agriculture. Des normes de résistance positive.

C’est donc un énorme chantier qu’il faut ouvrir maintenant car, sous le temps long agricole, il faut du temps, et une vision, pour réorienter la Ferme sans provoquer de rupture de l’offre alimentaire. Pour ne pas regretter ces prochaines années les choix que l’on ne voudrait pas faire aujourd’hui. Du temps, une vision et du courage politique. Denrées rares.

http://www.globalmagazine.info/2016/02/24/lagriculture-malade-de-lindustrie-1456338967

———————————

Cet article – texte, dessin, photographie ou infographie – vous a plu par les informations qu’il contient, par l’éclairage qu’il apporte, par la réflexion ou l’inconfort intellectuel qu’il provoque, par sa liberté de ton, par le sourire qu’il fait monter à vos lèvres… SOUTENEZ NOUS ! Il n’est de presse libre sans indépendance financière. GLOBAL est une association de journalistes sans but lucratif, sans publicité, qui ne vit que des abonnements et dons de ses lecteurs, lectrices. Pour s’abonner et soutenir c’est ici.

MERCI DE VOTRE SOUTIEN !

« L’information est indissociable de la démocratie et les journaux d’informations sont faits pour former et nourrir des citoyen-ne-s plutôt que de les distraire »
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL

Roppa-livret-FR

africa

L’OMC réunit actuellement à Nairobi sa conférence ministérielle. A cette occasion , voici, en document joint, la proposition du ROPPA (Réseau des organisations paysannes de l’Afrique de l’Ouest) pour changer les règles actuelles du commerce international agricole, qui datent de 1994.

5 règles de l’OMC à changer pour la souveraineté alimentaire:

  • ré-autoriser les exceptions agricoles du GATT sur la protection à l’importation,
  • réformer la définition du dumping dans le GATT et l’accord anti-dumping,
  • abolir la distinction des subventions  dans l’AsA selon leur niveau supposé de distorsion des échanges,
  • ré-écrire l’article 9 de l’AsA: « toutes les subventions internes aux produits exportés sont des subventions à l’exportation. »
  • changer les règles de l’AsA sur les stocks publics.