Politiques agricoles, commerce international, souveraineté alimentaire, sécurité alimentaire, ,…: un blog de Gérard Choplin

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Face à la montée des nationalismes et de la xénophobie, la souveraineté alimentaire est plus nécessaire que jamais.

Tribune publiée par Médiapart et Le Courrier (CH)

Avec le Brexit, l’élection de Donald Trump, la montée de l’extrême droite en Europe et le développement des migrations, il est urgent d’intensifier la coopération entre les pays et leurs populations. Les guerres, le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, la pauvreté massive, la faim et la malnutrition mais aussi l’accroissement des inégalités sont autant de problèmes fondamentaux que l’humanité doit chercher à résoudre ensemble. On ne peut le faire sans remettre en cause à la fois  la mondialisation néolibérale actuelle, et les orientations  xénophobes et nationalistes qui se présentent contre la globalisation économique tout en protégeant et renforçant leurs propres intérêts.

Les fausses réponses au néolibéralisme sont à la une, notamment celle de Donald Trump  qui, dans son projet présidentiel, d’un côté développe des protections contre les importations et bloque le Traité transpacifique, et de l’autre favorise le capitalisme financier, les multinationales américaines, les énergies fossiles et le capitalisme vert,… tout en niant le dérèglement climatique et réprimant les luttes sociales. L’Union européenne n’est pas en reste, qui impose à l’Afrique des accords de « partenariat » économique (APE) très inégalitaires et maintient dans la politique agricole commune (PAC) des outils de protection masqués et de dumping[1]. Les critiques officielles -y compris celles du FMI- des défauts ou excès de la mondialisation, le report du projet de traité transatlantique (alors que le CETA[2] est en cours d’adoption), ainsi que la réduction actuelle des échanges internationaux, nous montrent que le cadre néolibéral actuel est à bout de souffle. Mais ces évolutions n’empêchent pas les multinationales de poursuivre leurs offensives,  en se protégeant avec des brevets et en cherchant à imposer des tribunaux d’arbitrage privés dans les accords commerciaux.

Les mouvements sociaux luttent contre les projets de traité de «libre»-échange, pour la justice climatique, pour la solidarité internationale, pour la conquête de nouveaux droits pour les paysan(ne)s et pour le respect des droits humains partout dans le monde. Ces luttes diverses visent à répondre aux attentes des populations victimes des effets de la mondialisation néolibérale, dans les domaines de l’alimentation, de l’environnement, du revenu et de l’emploi, notamment. Au cœur de ces luttes s’inscrit le mouvement pour la souveraineté alimentaire, qui revendique le droit des populations à décider démocratiquement de leur politique agricole et alimentaire et vise un changement en profondeur de nos systèmes alimentaires.

Notre réponse à la montée des nationalismes et de la xénophobie réside dans le renforcement des mobilisations aux quatre niveaux (local, national, régional, international) qui permettront la conquête progressive de la souveraineté alimentaire, revendication portée depuis 1996 par le mouvement paysan mondial Via campesina et de nombreuses organisations. La souveraineté alimentaire, c’est « le droit des populations, de leurs pays ou unions, à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping [ou mieux sans préjudices] vis-à-vis des autres pays », (Via campesina, 2003). Elle « place ceux qui produisent, transforment et consomment une alimentation locale et saine, au cœur des systèmes et politiques alimentaires et agricoles [] en lieu et place des exigences du marché et des transnationales« (Forum Nyéléni, 2007). C’est une exigence démocratique, qui se situe à l’inverse de la captation du pouvoir par l’agenda des sociétés transnationales. Et ce n’est pas un agenda du repli sur soi : les mouvements sociaux qui revendiquent la souveraineté alimentaire expriment une solidarité transnationale, et ils ne contestent pas le rôle du commerce international — bien qu’ils appellent à sa régulation, et à un rééquilibrage entre commerce international et renforcement des systèmes alimentaires locaux.

La souveraineté alimentaire est à traduire à l’ONU en un nouveau droit commercial international, favorisant l’adoption aux niveaux national et régional de politiques agricoles adaptées aux besoins des pays en matière d’organisation des marchés et d’appui aux agricultures durables et favorables à des pratiques alternatives de production et d’échange. Elle vise à assurer la sécurité alimentaire dans de bonnes conditions. La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie. Elle veut  mettre le commerce international à sa juste place en donnant la priorité à l’agriculture et à l’alimentation de la population, non aux marchés. Elle donne un nouveau cadre favorable à des politiques  de relocalisation des productions, à l’agroécologie, à la protection et à l’accès durable aux ressources. Elle permet de développer des systèmes alimentaires donnant la priorité à la nutrition, à la santé, à l’environnement et adaptés culturellement.

Au plan international, elle fournit la base pour passer d’échanges actuellement hégémoniques -favorisés par les règles de l’OMC- au profit des Etats puissants et des sociétés multinationales,  à des échanges de type coopératif, limitant les avantages des pays pouvant abuser de leur situation concurrentielle.  Au devoir des pays de ne pas nuire aux économies agricoles des pays tiers  doit correspondre le droit  de mettre en place de réelles protections -droits de douanes et quotas d’importation notamment-, justifiées sur les plans économique, social et écologique.

Face à la concentration globalisée du pouvoir alimentaire, la prise de conscience par les consommateurs et les citoyens des enjeux et de leur capacité d’action s’est bien développée. Les initiatives de relocalisation alimentaire se multiplient, mais restent fragiles dans le cadre des politiques actuelles. Dans cette bataille pour la souveraineté alimentaire, ne  laissons pas  les paysans seuls. L’alimentation est l’affaire de tous. Ensemble, organisations paysannes et citoyennes, certaines institutions, chercheurs, s’appuyant sur les réussites locales de « transition », nous devons proposer de nouvelles règles, de nouveaux cadres pour le commerce international agricole et les politiques agricoles et alimentaires. Il y a urgence. L’adoption prochaine d’une déclaration onusienne sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant en milieu rural et les avancées au sein du Comité pour la sécurité alimentaire mondiale, notamment en ce qui concerne l’importance de l’accès aux marchés locaux, nationaux et régionaux pour les petits producteurs, devraient constituer autant de points d’appui vers la souveraineté alimentaire.

Par les mobilisations larges et plurielles qu’elle implique, comme par ses nombreux apports, la conquête de la souveraineté alimentaire constitue une  bataille essentielle dans la période actuelle à hauts risques: pour faire reculer les nationalismes, les injustices, la xénophobie, pour la sauvegarde et le développement de l’agriculture paysanne, pour une alimentation  nutritive et saine, accessible à tous, et pour la protection de la planète.

 Michel Buisson, Auteur de « Conquérir la souveraineté alimentaire », l’Harmattan, 2013

 Gérard Choplin, Auteur de « Paysans mutins, paysans demain-Pour une autre politique agricole et alimentaire », Editions Yves Michel, à paraître en février.

 Priscilla Claeys, Senior Research Fellow in Food Sovereignty, Human Rights and Resilience, Centre for Agroecology, Water and Resilience (CAWR), Coventry University (UK)

 Gustave Massiah, Auteur de « Une stratégie altermondialiste » Editions La Découverte Paris 2011 ; Représentant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial

Cosignataires

 Jacques Berthelot, Economiste, auteur de « Réguler les prix agricoles », L’Harmattan, 2013

 Ibrahim Coulibaly, Président de la CNOP (Coordination Nationale des Organisations Paysannes) du Mali

 Manuel Eggen, Chargé de recherche et plaidoyer FIAN Belgium

 Christophe Golay, Auteur de « Droit à l’alimentation et accès à la justice », Bruylant, 2011, et « The Fight for the  Right to Food. Lessons Learned », Palgrave Macmillan, 2011

Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération Paysanne

Geneviève Savigny, Coordination européenne via campesina

Olivier de Schutter, Ancien Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation (2008-2014)

Aurélie Trouvé, Maître de conférences Agro-ParisTech, Porte-parole d’Attac

[1]  Les paiements directs de la PAC permettent d’exporter des produits agricoles à des prix inférieurs aux coûts de production. Notifiés indûment dans la « boîte verte » de l’OMC, ils sont sous la menace constante d’une poursuite à l’OMC. Associés à des prix agricoles alignés sur les cours mondiaux, ils sont de fait une subvention à l’agro-industrie et à la grande distribution, qui s’approvisionnent à bas prix en produits européens.

[2] Accord commercial signé entre l’UE et le Canada mais non encore ratifié.

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/200117/face-la-montee-des-nationalismes-et-de-la-xenophobie-la-souverainete-alimen

 

L’industrie laitière européenne lorgne sur l’Afrique de l’Ouest

Oxfam Solidarité et SOS Faim ont mené une étude sur la présence des entreprises laitières européennes en Afrique de l’Ouest, leurs ambitions et leur impact sur la production locale.

Actuellement, l’Europe produit trop de lait par rapport à la demande et ses excédents ont fortement augmenté depuis 2015, suite à l’abandon des quotas de production. Cette situation pousse les grandes firmes européennes à conquérir d’autres marchés et l’Afrique de l’Ouest représente une belle opportunité pour ces entreprises.

Une bonne partie du lait consommé en Afrique de l’Ouest est importé

L’Afrique de l’Ouest connaît une demande en produits laitiers en constante augmentation. Or elle ne produit localement qu’une faible partie de sa consommation. En cause ? Le lait en poudre importé d’Europe. Faute de politiques adéquates, d’unités de conservation, de moyens de transformation et de circuits de commercialisation, les producteurs africains ne sont pas armés pour concurrencer le lait européen qui se vend moins cher et qui est pourtant moins riche en nutriments que leur lait local.

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Quel avenir pour les grandes firmes européennes en Afrique ?

L’industrie laitière européenne l’a bien compris : il y a en Afrique de l’Ouest des marchés en croissance. Les grandes firmes laitières européennes y marquent déjà leur territoire, mais comment voient-elles l’avenir ?

Les Accords de partenariat économique (APE) entre l’UE et l’Afrique de l’Ouest, vont-ils, s’ils sont ratifiés, leur faciliter la tâche ? Il s’agit là d’un des pôles de la bataille mondiale en cours pour le lait entre les multinationales laitières, privées ou coopératives.

Dans ce contexte, quelle sera la place de la production laitière agropastorale ouest africaine ?

La production va-t-elle s’industrialiser autour des grandes villes ? Dans une situation de volatilité des prix, avec actuellement une surproduction mondiale et des prix bas, la volonté de certains gouvernements ouest-africains de développer des filières laitières locales va-t-elle résister à l’appétit des grandes firmes laitières européennes qui lorgnent sur l’Afrique ?

Télécharger l’étude: etude-lait-fr

 

SOS Faim soutient les producteurs de lait sénégalais

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Au Sénégal, le lait en poudre importé massivement d’Europe menace la sécurité alimentaire des petits producteurs qui n’arrivent plus à vendre leur lait sur les marchés locaux car ils ne sont pas armés pour concurrencer le lait européen. SOS Faim leur apporte une aide technique, financière et organisationnelle afin de leur donner les moyens d’affronter cette situation. Pour en savoir plus, découvrez notre article dédié aux éleveurs sénégalais.

Le marché laitier mondial est un piège pour les éleveurs et un pari fatal pour l’Union Européenne

Le marché laitier mondial est un piège pour les éleveurs et un pari fatal pour l’Union Européenne.
André Pflimlin, 13 juillet 2015
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       Depuis quelques semaines on découvre qu’il y a trop de lait, non seulement sur le marché européen mais aussi sur le marché mondial ! Nous l’avions annoncé dès la rentrée de septembre 2014(1) mais le prix du lait était encore trop élevé pour que ce message soit entendu. La contrainte des quotas et le poids des pénalités en Europe du Nord puis une mini sécheresse en Nouvelle Zélande -très bien médiatisée- avaient permis de gommer cette première alerte. Fin 2014, les frigos des laiteries étaient pleins à raz bord mais pour Bruxelles il n’y avait pas de stocks publics, pas d’intervention, donc pas de problème. C’est la Rabobank (le Crédit Agricole des Pays Bas) qui avait annoncé dès le printemps 2015 que le marché mondial laitier serait saturé jusqu’à l’automne, voire au delà. Elle vient de le confirmer fin juin(2) en reportant l’embellie probable à 2016. En effet, en Nouvelle Zélande, les prix des poudres de lait qui stagnaient autour de 1800 à 2000€ la tonne depuis l’été 2014, ont chuté de 5 à 10% le 7 juillet dernier, correspondant à la 8ème baisse consécutive depuis fin mars, alors que la nouvelle campagne laitière vient juste de redémarrer. Mais la production des principaux exportateurs ne s’est pas ralentie. Ni en Nouvelle Zélande malgré un prix du lait à la ferme à moins de 250€ la tonne depuis un an. Ni aux Etats Unis où le prix du lait a baissé nettement moins vite et moins fort et où la nouvelle loi sur la garantie de marge laitière vient de se mettre en place. Ni en Europe, malgré un prix du lait moyen autour de 300€ la tonne ces deniers mois, largement en dessous des coûts de production et masquant les situations les plus dramatiques. Dans les Pays Baltes, particulièrement touchés par l’embargo russe, le prix du lait est inférieur à 200€ la tonne depuis des mois ; ce printemps il était même à 160 –170 €/t en Lituanie pour les éleveurs en coopérative de vente et à 100€ sur le marché libre(3). Cette fois les conjoncturistes européens et français ne nient plus la crise. Le Parlement Européen s’en inquiète, les ministres de l’Agriculture aussi, mais l’Irlandais Phil Hogan, commissaire européen à l’Agriculture, continue à nier la crise. En espérant un miracle ou peut être une grande sécheresse pour éviter l’explosion à la rentrée de septembre? Plus sérieusement et malgré un discours plus polissé que celui de Mariann Fisher Boel, le nouveau commissaire, après l’intermède dacian Ciolos, s’inscrit parfaitement dans le choix « du tout marché» de la Commission, donc de la « guerre du lait interne et externe» annoncée dès 2009.
        Pour comprendre les vrais enjeux de cette crise, pour ne pas se contenter d’une nième aide ponctuelle arrachée à Bruxelles, il faut prendre un peu de recul, revenir sur les choix stratégiques qui ont été faits il y a plus de 10 ans et dont on constate les effets aujourd’hui, quelques mois après la fin des quotas. Cette note ne fait que résumer et actualiser le message principal de notre livre sur l’Europe laitière publié en 2010, suite à la grève du lait de 2009 et qui dénonçait la double impasse de la politique laitière européenne: le marché libéral et le modèle de production industrielle(4).
       Les risques de cette dérégulation avaient déjà été dénoncés par de nombreuses instances européennes, mais toujours niés par la Commission. Aujourd’hui, c’est l’heure de vérité ; c’est aussi le moment d’expliquer ce qui se passe, pour proposer les vrais changements qui s’imposent.
I. Pourquoi le marché mondial est il un leurre pour les éleveurs européens ?
      Parmi les justifications de la Commission pour la suppression des quotas, l’accroissement de la demande mondiale en produits laitiers était l’un des arguments majeurs, largement repris par les grands groupes laitiers européens privés ou coopératifs. Bloquée par les quotas depuis 30 ans, l’Europe avait perdu des parts de marché au profit de la Nouvelle Zélande qui avait triplé ses exportations. Il fallait donc revenir en force pour reconquérir les marchés asiatiques en pleine expansion, l’eldorado chinois tout particulièrement. Ce discours simple et percutant était rarement étayé par une étude un peu solide, alors qu’il était pourtant bien fragile… Car il ne faut pas confondre l’évolution de la consommation mondiale en produits laitiers à long terme et le marché mondial qui reste marginal et nettement plus chaotique à court et moyen terme.
A. Le marché mondial des produits laitiers reste marginal en volume et surtout en valeur (5)
      La production et la consommation mondiale de lait sont l’ordre de 800 millions de tonnes par an (780 M t en 2013) avec une croissance moyenne de 1.5 à 2% / an, soit +12 à 16 M T / an.
Le marché mondial des produits laitiers ne porte que sur 7% de la production laitière totale soit 55 millions de tonnes équivalent-lait en 2013. Sauf exceptions, c’est un marché de surplus, l’essentiel de la production est autoconsommée dans les pays ou unions de pays.
     C’est un marché avec une croissance moyenne de 3 à 4% par an depuis 2000, soit environ + 2 M t /an mais à forte variabilité entre produits et entre années.
     Les produits industriels standardisés, donc très concurrentiels représentent l’essentiel des volumes (poudres de lait et de lactosérum, beurre et ingrédients divers). Les exportations de fromages ont cependant, progressé plus rapidement sur la dernière décennie, représentant un quart des tonnages en 2013 et nettement plus en valeur. Malgré cela, la majorité des investissements européens récents portent sur les tours de séchage pour faire de la poudre.
Trois exportateurs fournissent plus de 70% du marché mondial. Ils ont des modes de production très différents et plus ou moins sensibles aux aléas climatiques ou aux prix des céréales. Une bonne ou une mauvaise année chez l’un des trois fait chuter ou flamber les prix mondiaux.
La Nouvelle Zélande fait du lait de pâturage, avec des coûts de production très faibles, (<200€/t.) mais la production est très sensible à la pluviométrie (+/-10% = +/- 2 M t /an entre années extrêmes, bien arrosée ou sèche).
      Les Etats Unis font l’essentiel du lait avec du concentré très lié au prix du maïs mais les gros troupeaux hors-sol ont de faibles charges de main d’œuvre et de bâtiments, du fait de l’absence de règles sociales et environnementales dans la plupart des Etats de l’Ouest.
Les pays de l’UE ont des modes de production souvent intermédiaires entre les deux précédents mais avec des troupeaux beaucoup plus petits et des charges nettement plus élevées pour le logement et l’équipement du fait du climat mais aussi des règles environnementales et sociales plus strictes.
      La Nouvelle Zélande exporte plus de 90% de sa production principalement sous forme de poudre et beurre, produits pour lesquels elle couvre un tiers du marché mondial et par conséquent elle y impose ses prix. Pour les USA l’export ne représentait que 5-7 % jusqu’en 2008 contre 10% pour l’UE. Mais c’est un secteur en forte expansion pour ces deux challengers qui veulent gagner des parts du marché asiatique aux dépens de la NZ et de Fonterra, principal fournisseur régional qui y est historiquement très bien implanté et qui dispose d’une matière première bon marché. Ainsi Fonterra, «coopérative» qui a le quasi-monopole de la collecte, de la transformation et des exportations, couvre 90% des importations chinoises en poudres grasses et 50% en poudre maigres, les poudres grasses représentant 75% du total. Par conséquent la lutte pour ce marché chinois s’annonce particulièrement risquée pour les laiteries européennes qui y vont en ordre dispersé.
B. L’alignement du prix du lait en Europe sur le marché mondial se traduit par une volatilité croissante et incontrôlable
     Nous avons vu précédemment que le marché mondial des produits laitiers était très étroit, très sensible aux aléas climatiques et hyper concurrentiel puisque l’essentiel des volumes porte sur les poudres de lait standards, qui de surcroît se stockent et se prêtent bien à la spéculation. En 2014 on a additionné les conditions favorables à la production (prix du lait élevé et alimentation abondante), alors que les marchés chinois et russes se réduisaient brusquement.
     Mais au delà de ces évènements conjoncturels il apparait clairement dans les graphiques de la Commission (6) que le prix du lait à la ferme en Europe est désormais très lié aux cours mondiaux beurre –poudre dont la volatilité est croissante ( graphes 1 et 2) Cet alignement n’est pas cohérent avec le fait que près de 90% de la production est consommée sur notre marché interne sous forme de produits laitiers à plus forte valeur ajoutée que le beurre poudre du marché mondial ! A qui profite ce différentiel ? Seuls le lait Bio et le lait d’un certain nombre d’AOC-AOP fromagères ne suivent pas le prix du lait mondialisé.
    Cette volatilité du prix du lait n’est pas compatible avec le développement d’une production laitière durable et de qualité, ni avec l’installation des jeunes qui n’ont plus aucune garantie de revenu et qui sont à la merci des banques dès qu’ils prennent le risque d’investir.
     C’est pourquoi il faut dire clairement que la crise de 2015 n’est pas un accident imprévisible mais bien le révélateur des effets de la dérégulation programmée par la Commission, sans nouvelles mesures de sécurisation des revenus. Reprenons les faits pour bien comprendre :
En 2014, année favorable pour le prix du lait et pour les fourrages, la production laitière a augmenté de près de 10 % en NZ, 5 % en UE et 2,4 % aux USA, soit un surplus de lait de plus de 11 millions de tonnes pour ces trois concurrents et dont l’essentiel a été transformé en poudre de lait, soit un surplus de 20% par rapport au marché mondial. Parallèlement la production mondiale ayant augmenté de 20 millions de tonnes, il n’y avait pas de pénurie non plus dans la plupart des autres pays.
      Depuis août 2014, l’embargo russe sur les produits laitiers a fermé un gros marché pour l’UE, notamment sous forme de fromages et beurre représentant l’équivalent de 2 millions de tonne de lait par an. Faute de solution à la crise ukrainienne, cet embargo perdure et ces 2 millions de tonnes viennent s’ajouter aux 11 millions de surplus de production en 2014.
     La Chine a fait des achats massifs de poudre au 1er trimestre 2014, prolongeant les achats déjà importants de fin 2013. Ces très fortes importations ont pénalisé le prix du lait interne qui était monté à plus de 500€ la tonne fin 2013, pour rechuter de 20% au printemps 2014. Cette crise a entrainé de nombreuses cessations, notamment chez les petits producteurs souvent éliminés de la collecte, mais aussi dans les grands troupeaux. Ce qui a justifié une intervention des pouvoirs publics chinois qui misent sur le développement des très grands troupeaux intégrés aux laiteries pour sécuriser leur production laitière (7) A partir du 2ème trimestre 2014 les importations ont été nettement plus modestes et ce jusqu’à l’été 2015. De plus la croissance du pays s’est ralentie dans de nombreux secteurs et la bourse de ShangaÏ vient de perdre 30% ce début juillet. A moyen terme, les importations chinoises de poudre pourraient rester au niveau des années 2011-2012 plutôt que celui du pic 2013-14.
     Face au surplus d’offre et à la réduction de la demande ( Chine et Russie) le prix du lait s’était effondré sur le marché mondial avec une chute de 40% du prix du lait à la ferme en Nouvelle Zélande dès l’été 2014. La chute a été de 30% en Europe de façon plus progressive et plus marquée au Nord et à l’Est. Par contre, aux Etats Unis, le prix du lait est resté élevé jusqu’en fin 2014, du fait d’une demande soutenue en beurre pour le marché interne et pour le Japon.
En 2015 la production s’était ralentie en Europe au cours du 1er trimestre sous l’effet conjugué de la baisse du prix du lait et des pénalités en cas de dépassement du quota, près de la moitié de la production UE étant encore bridée par les quotas. Une mini-sécheresse en NZ avait entrainé une remontée des cours faisant les gros titres des journaux agricoles de mars. « Une hausse spectaculaire qui semble s’inscrire dans la durée ; c’est un mouvement puissant qui laisse présager des cours très élevés au deuxième semestre, après le pic de collecte» pouvait- on lire dans l’Eleveur Laitier de mars 2015. Hélas, l’embellie fut de très courte durée. Un peu de pluie en NZ et depuis la fin des quota, une forte relance de la production dans les pays d’Europe du Nord et du Nord Ouest ont balayé ces prévisions un peu top hâtives. D’où ce nouveau titre dans l’Eleveur Laitier de juillet « Face au rebond de la production, plus personne n’envisage d’embellie»
    En Nouvelle Zélande, la campagne laitière 2014-15 s’est terminée avec une collecte supérieure au record historique précédant et ceci malgré un prix du lait en baisse de 40% et un coup de sec en janvier- février 2015. Avec un coût de production autour de 200€ par tonne, main d’œuvre comprise, les éleveurs néozélandais semblent bien résister à un prix du lait à 240€ la tonne depuis un an.
    Il n’en est pas de même des éleveurs européens dont les coûts de production sont plus élevés et nettement plus variables selon les pays et les systèmes. Ce coût de production moyen 2005- 2010, avant rémunération de la main d’œuvre familiale et des capitaux propres, était de l’ordre de 260€ / t en Allemagne et en France et de 350€ / t au Danemark. Seuls les éleveurs irlandais avec des systèmes herbagers peu coûteux peuvent rivaliser avec les Néo-Zélandais et résister à une chute prolongée du prix du lait. Inversement, la majorité des éleveurs danois, malgré un volume de lait par ferme 3 à 4 fois supérieur, ne peuvent supporter aucune baisse…et travaillent à perte, le plus souvent depuis 2008-2009.
C. Ni le paquet-lait, ni la nouvelle PAC, ne peuvent corriger cette volatilité du prix du lait
    Suite à la crise de laitière de 2009, le conseil des ministres de l’agriculture avait demandé à la Commission de faire des propositions pour éviter de nouvelles crises ou d’en atténuer les effets. Cela s’est concrétisé par le paquet-lait, adopté en 2012, malgré de nombreuses critiques. Ce paquet lait s’est fortement inspiré de l’exemple Suisse qui nous avait précédé, à la fois pour la mise place et pour la sortie des quotas. Six ans plus tard, les études sur ce pays montrent que ni les organisations de producteurs, ni la contractualisation n’ont réussi à limiter la course au volume, ni à enrayer la baisse du prix du lait (de l’ordre de 30%) qui reste cependant supérieur au prix européen. De plus, les aides directes à l’hectare sont restées très élevées (>2000€/ha) (8).
Pour l’UE, ce paquet lait a été adopté de façon très diverse selon les pays de l’UE mais globalement il couvrait moins d’un quart de la production fin 2014. De plus la contractualisation porte sur les livraisons mais sans aucune garantie de prix. Et comme le prix d’intervention officiel a été abaissé à 215€la tonne d’eq-lait, bien en dessous du seuil de survie, les éleveurs laitiers européens réalisent qu’il n’y a plus de filet de sécurité!
Mais la Commission reste ferme sur ses positions:(9)
          Même si tous les indicateurs sont passés au rouge depuis l’été 2014, la Commission Européenne ne veut pas entendre parler de crise, encore moins de remise en cause de la dérégulation du marché laitier européen. Elle dit qu’elle dispose de tous les instruments, pour gérer la situation et que le « paquet lait» doit permettre aux éleveurs de s’organiser pour passer ces périodes délicates. Or les éleveurs ont bien compris que ni les organisations de producteurs ni la contractualisation ne peuvent apportent de garantie de prix face à un marché mondial livré à tous les aléas ; tout d’abord les aléas climatiques de plus en plus fréquents et graves ; la spéculation financière dénoncée mais pas contrôlée mais aussi le dumping social et environnemental, ignoré par l’OMC
        Malgré la mise en place de l’observatoire du marché du lait, la Commission navigue à vue, elle ignore l’état des stocks -considérables fin 2014- car non déclarés par les laiteries. Elle « croit » en l’autorégulation par le prix, et prévoit une croissance faible pour 2015 (1.2%) et même un retour à l’équilibre dès 2016 ! Or plusieurs pays ont accru leurs livraisons de mai de 5 à 10% par rapport au record de 2014 et ce malgré une chute du prix du lait de 30% (10)
       La Commission feint d’ignorer que pour la période 2014-2018, les Etats Unis offrent à leurs éleveurs une réelle garantie de marge sur coût alimentaire dont une partie est couverte par l’Etat. Et que dans ce même pays très libéral, l’Etat pourra acheter des produits laitiers en grande quantité si besoin, pour l’aide alimentaire dont le budget est deux fois supérieur au budget agricole. De même qu’elle semble ignorer que la plupart des grands pays protègent leur marché laitier et leurs producteurs notamment la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, le Canada et bien d’autres.
         La Commission continue d’être sourde aux critiques récentes sur l’orientation et la gestion de la politique laitière mais aussi sur l’absence d’études d’impact sur les régions d’élevage en zones défavorisées, ultra-périphériques ou de montagne, critiques renouvelées par le Comité des Régions en 2013 et 2015 (11) et par le Parlement européen en ce juillet 2015( 12). Critiques de la Cour des Comptes et du Comité Economique et Social européen que la Commission avait déjà balayées en 2009 au nom de la priorité au marché.
        Tout cela montre que les Instances dirigeantes européennes -Conseil et Parlement d’abord- ont fait un pari déraisonnable, en avalisant les propositions de la Commission, de libéraliser le marché laitier. En devançant les règles de l’OMC –devenue muette depuis- aux dépens des producteurs et sans étude d’impact crédible sur l’emploi, la vie rurale, l’environnement et l’aménagement du territoire mais aussi sur la sécurité alimentaire des Européens. Et ceci malgré les interpellations et les critiques précédentes!
II. Les projets d’ accord de libre échange s’annoncent encore plus destructeurs
       Face à l’enlisement de l’OMC, où les négociations commerciales semblent trop transparentes et démocratiques donc faciles à bloquer, les Etats Unis misent désormais sur les accords bilatéraux plus discrets dont un traité trans-pacifique pour contrôler l’expansion de la Chine, et un traité trans-atlantique pour imposer les normes euro-américaines au commerce mondial. Ces accords visent également la suppression de tous les droits de douane et autres protections non tarifaires, ainsi que l’accès aux marchés publics, dans tous les secteurs.
      Les négociations en cours sur ces accords de libre-échange UE- US montrent que la Commission et le Conseil persévèrent dans la mauvaise direction, en acceptant de discuter de la suppression des droits de douane pour l’agriculture et l’alimentation, ainsi que l’harmonisation des règles sanitaires avec un pays très puissant et bien mieux armé pour ce type de négociation que l’l’UE à 28. L’histoire montre clairement que ce pays a toujours su protéger ses acquis et arracher des concessions aux autres. Demain ce sera le cas pour les OGM, le bœuf aux hormones, la fin des appellations d’origine au profit des marques…
      Ce projet comporte aussi une clause de règlement des litiges Investisseurs-Etats par un arbitrage privé (ISDS) ; clause incompatible avec la souveraineté des Etats. Cependant
la Commission a déjà signé un protocole d’accord du même type avec le Canada (CETA). Concernant la discussion avec les USA (TTIP) le Parlement Européen vient de s’opposer clairement à cette forme d’arbitrage privé discutée par la Commission. Cependant il n’a pas voulu exclure l’agriculture et l’alimentation du projet d’accord avec les Etats Unis.
      L’Europe agit d’ailleurs de même envers les pays d’Afrique de l’Ouest en leur imposant les APE (accords de partenariat économique)(13) qui envisagent aussi la suppression des droits de douane, notamment sur la poudre de lait et l’interdiction d’en remettre, empêchant tout développement de l’élevage laitier dans cette grande zone du Sahel, au risque de la déstabiliser encore davantage au profit des extrémistes d’AQMI et de Boko Haram.
       Et pourtant l’exemple de six pays d’Afrique de l’Est, dont le Kenya et le Rwanda, démontre que l’instauration d’ un droit de douane de 60% sur les importations de poudre de lait depuis 2004 a fait décoller la production laitière à partir des très petits troupeaux, permettant d’envisager l’autosuffisance de ces pays d’ici peu.
      L’Europe serait bien mieux inspirée en envisageant des accords de coopération politique et économique avec les pays du pourtour méditerranéen qui manquent de terre et d’eau pour être autonome en lait mais qui ont du gaz et du pétrole. Ces accords donneraient bien plus de visibilité à nos exportations que de parier sur le marché chinois, donc davantage de sécurité pour nos producteurs, comme pour les populations de ces pays aux portes de l’Europe.
Y a-t-il des gagnants dans cette course à la libéralisation ?
      Outre la finance et les multinationales de l’internet qui ont tout à gagner dans cette libre-mondialisation, le secteur de l’agro-industrie en est aussi un acteur de premier plan.
L’industrie laitière et les IAA d’une façon plus générale ainsi que le commerce sont particulièrement mobilisés pour ces négociations de libre échange, notamment à Bruxelles. Leurs fédérations européennes exercent un lobbying très soutenu auprès de la Commission et du Parlement Européen. D’après CEO(14) le secteur de l’agroalimentaire mobiliserait à lui seul autant de lobbyistes que les tous les autres secteurs industriels réunis.
     L’analyse des marges en France (France agrimer) et en Europe montre clairement que le partage des marges évolue en défaveur des producteurs depuis des décennies. Elle montre aussi que la volatilité des prix est maximale pour les producteurs, intermédiaire pour les transformateurs et faible pour les distributeurs. Car il n’y a qu’une faible répercussion des baisses aux consommateurs. Par conséquent la volatilité du prix du lait est sans risque, voire plutôt bénéfique pour les distributeurs. Il en est un peu de même pour les transformateurs, à un niveau intermédiaire.(15)
     Le fait que 60% du lait européen soit collecté et transformé par les coopératives ne change rien à ce partage des marges et des risques. Les coopératives laitières ayant une plus grande part de poudre de lait dans leur mix-produit que les privés sont mêmes plus exposées aux fluctuations des prix du marché mondial.
     De plus le regroupement au niveau européen, du COPA (syndicats de producteurs) avec la COGECA (coopératives de transformation), empêche toute expression claire et autonome des producteurs. Ainsi le COPA-COGECA a été parmi les premiers à co-signer un plaidoyer en faveur des accords de libre échange. On constate la même confusion de casquettes en France, à la FNSEA.
III. Poser les bonnes questions, respecter les hommes et les territoires
    On ne peut que déplorer l’absence d’études approfondies sur les marchés et les consommateurs de demain prenant réellement en compte les contextes et les cultures. Les grandes instances internationales se contentent de prolonger des tendances en croisant l’évolution de la démographie, de l’urbanisation et du niveau de vie moyen, pour conclure que la demande en produits animaux va doublet d’ici 2050…Et même si la tendance se vérifiait à terme, on ne peut laisser le marché et les traideurs gérer l’ajustement global entre la production et la consommation, sans risque d’émeutes de la faim comme en 2008. Ni la FAO, ni les G 7 ou G 20 n’ont pris d’engagements concrets pour y remédier! Ces instances condamnent la spéculation sur les produits alimentaires, elles reconnaissent qu’il faudrait des stocks publics de régulation pour les aliments de base mais ne font rien pour les mettre en place, ni pour favoriser la souveraineté alimentaire des pays en développement.
     Ce serait à l’Europe de donner l’exemple. Mais à Bruxelles on gère, on règlemente, on contrôle, on négocie âprement des compromis entre les égoïsmes nationaux comme le montrent le cas grec ou celui des migrants. Et la pensée politique, économique et sociale semble soumise prioritairement aux lois du marché et à l’utopie de la concurrence parfaite, qui ignorent et broient les vies humaines !
    De plus pour les études d’impact permettant d’éclairer les choix politiques, les outils de recherche conditionnent souvent les réponses, portant soit sur un champ soit trop large soit trop restreint, sans changement d’échelle pour intégrer les différents niveaux, permettant de vérifier qu’il n’y a pas de contradiction entre les intérêts particuliers et l’intérêt général.
    Les modèles macro-économiques visent à optimiser le « bien être global », donc d’abord celui des consommateurs qui sont les plus nombreux. Mais l’observation des faits va souvent à l’encontre des résultats de simulation. Ainsi, au Canada, malgré un système de quota en place depuis 40 ans et un prix du lait indexé sur le coût de production, les prix des produits laitiers pour le consommateur n’étaient pas différents de ceux des Etats Unis pour la période 2000-2008 (16) De plus dans ces modèles il y a un si grand nombre d’hypothèses et de paramètres qu’une analyse de sensibilité, lorsqu’elle existe, est souvent difficile à interpréter. C’est pourtant sur ce type d’études que se font les choix stratégiques à Bruxelles et à Washington (notamment pour le TTIP).
     Inversement au niveau de la ferme, les analyses de revenu des producteurs de lait européens à travers le RICA risquent de nous enfermer dans une comparaison économique étroite, décontextualisée, toutes choses égales par ailleurs, ne pouvant qu’exacerber la compétition entre régions et pays, du moins si ces études ne s’appuient pas sur une connaissance approfondie des élevages et de leur environnement. Cette compétition encourage inévitablement la course au volume d’un lait standard, sans prise en compte des éleveurs voisins, de la vie rurale, des attentes des citoyens consom-acteurs et de l’ensemble des biens publics associées. Ces derniers n’étant toujours pas chiffrés, ils ne pèsent pas dans les choix actuels, au niveau de la ferme et de la filière.
     Entre ces deux types d’études, il y a comme un vide laissant place aux croyances, et notamment aux vertus du seul marché, telles que prêchées par Mariann Fisher Boel la danoise, commissaire à l’Agriculture chargée de piloter la sortie des quotas laitiers. Aujourd’hui il est évident pour tout le monde qu’elle s’est doublement trompée. D’abord sur l’atterrissage en douceur et l’autorégulation de la production par le marché car en 2015, la majorité des éleveurs continue de produire à perte parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, même s’ils savent très bien qu’il y aura toujours plus compétitif qu’eux sur cet indicateur de revenu partiel et partial. Ensuite sur le modèle de production européen pour conquérir le marché mondial : les éleveurs laitiers danois sont devenus les champions du monde pour la productivité en tonnes de lait par travailleur familial mais les derniers de la classe européenne quant au revenu. Pire encore, bon nombre d’entre eux sont devenus les forçats des banquiers, n’ayant d’autre choix que de continuer à traire de plus en plus de vaches dans une ferme très moderne qui ne leur appartient plus.
Phil Hogan l’irlandais, ne se battra pas pour défendre le modèle danois mais il reste parfaitement dans la ligne libérale et dans la logique de compétition de la Commission, en pensant discrètement que les éleveurs irlandais résisteront plus longtemps que les autres.
     Comme le dit si bien Edgar Morin (17) « Technocratie et Compétitivité sont les deux mamelles de nos sociétés, la première ignore les personnes, la seconde les manipule ».
Conclusion et propositions
     Le pari du marché mondial fait par Bruxelles et par bon nombre de nos laiteries est un jeu de dupes pour les producteurs de lait européens. « Libérer la croissance laitière européenne pour conquérir un marché mondial imprévisible, de plus en plus spéculatif et où tous les coups sont permis, y compris le dumping social et environnemental (18) est un pari indéfendable non seulement face aux éleveurs mais aussi face à tous les citoyens-consommateurs européens.
Mais c’est aussi un risque majeur pour la cohésion de l’Union Européenne. En programmant une compétition sauvage et suicidaire entre éleveurs, entre régions et entre pays d’Europe bien trop hétérogènes, on favorise les exclusions et la montée des extrêmes anti-européens.(19)
    D’où trois propositions de réforme qui dépassent largement le seul secteur laitier:
Il faut d’abord se recentrer sur le marché européen avec des produits à plus forte valeur ajoutée pour l’essentiel de notre production. Il faut aussi négocier des accords pérennes avec nos voisins du sud de la Méditerranée pour des volumes et de prix semi-garantis du type « lait contre gaz+pétrole» Ils sont déjà nos clients et partenaires les plus importants, bien au-delà du secteur agricole.
     ll faut dire non, très clairement, aux accords de libre échange UE-US et Canada pour les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation mais aussi dire non aux APE pour permettre aux pays d’Afrique de l’Ouest de développer leur production laitière et non pas les noyer avec nos surplus et des accords commerciaux à courte vue.
    Il faut revenir sur les choix politiques et stratégiques initiés par la Commission depuis deux décennies et qui perdurent malgré un contexte mondial très différent, de plus en plus imprévisible : terrorisme, migrants, chômage, insécurité alimentaire, finance folle et surendettement des Etats, épuisement des ressources naturelles et changement climatique.
     La Commission étant sourde à toute initiative en faveur de la souveraineté européenne, cette réorientation politique devra être portée par le Parlement Européen, élu par les peuples d’Europe et devant en rendre compte.
André Pflimlin, 13 juillet 2015
Auteur de : Europe laitière, valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ; Editions France Agricole 2010
Ancien ingénieur à l’Institut de l’Elevage. Expert Lait auprès du Comité des Régions à Bruxelles.
Références :
(1) Alerte rouge sur l’Europe laitière? A. Pflimlin 16 09 2014
(2) More milk than market; Rabobank’s latest dairy outlook 22. June 2015
(3) Milk-news; EMB bulletin juillet 2015
(4) Europe laitière ; valoriser tous les territoires pour construire l’avenir; A. Pflimlin Ed. France Agricole 2010
(5) Marché mondial, Produits laitiers, Institut de l’Elevage ,N°447 Juin 2014, N°458, Juin 2015
(6) http://www.European Milk Market Observatory
(7) Chine_Abcis, février 2015
(8) La sortie des quotas laitiers en Suisse ; JC Kroll, revue Chambres d’Agriculture N°1043, mai 2015
(9) Intervention de B Missonne DG AGRI au Comité des Régions les 27 11 2014 et 16 04 2015
(10) L’Eleveur laitier, N° 237, Juillet-août 2015
(11) L’avenir du secteur laitier, Avis du Comité des Régions, R. Souchon 16 04 2015
(12) Rapport sur la mise en œuvre du «paquet lait» J. Nicholson, Parlement Européen, 7 07 2015
(13) APE : cet accord doit encore être ratifié par le Parlement Européen et par les Pays d’Afrique de l’Ouest
(14) TTIP: A loose-loose deal for food and farming; Corporate Europe Observatory, July 8. 2015
(15) Fin des quotas laitiers européens: une nouvelle ère pour la filière française; P Raso, G Rippe-Lascourt, Panorama, 2015
(16) La filière laitière au Canada : un modèle de régulation exportable ? Institut de l’Elevage, DEE 395, nov. 2009
(17) La Voie ; E Morin Edition Fayard. 2011
(18) La filière laitière aux Etats Unis : restructuration et délocalisation accélérées. Institut de l’Elevage,
DEE N°378b, Juin 2008
(19) L’alerte anti Europe pourrait être salutaire ? A Pflimlin, Forum & Debats ; La Croix 23 06 2014

USA-UE : l’Europe à l’heure GMT ?

Après le feu vert du Parlement Européen le 23 mai 2013, les ministres du commerce extérieur des Etats membres de l’Union Européenne ont confié le 14 juin au Commissaire européen en charge du commerce, Karel De Gucht, le mandat de négocier avec son homologue des USA  un accord de libre-échange[1] transatlantique, qu’on appelle  aussi Grand Marché Transatlantique (GMT). Officiellement dénommé « Accord de partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement» (TTIP en anglais), il est le pendant pour les USA de l’accord de « partenariat trans-pacifique – TPP» en cours de ratification dans 12 pays autour du Pacifique. La 3e séance de négociations aura lieu à Bruxelles du 10 au 14 mars et le Président Obama se déplacera à Bruxelles le 26 mars pour le sommet UE-USA.

Après plus de 119 entrevues[2] avec  la Direction générale du Commerce de la Commission européenne en 2012-13, les grandes firmes regroupées dans le Conseil Economique Transatlantique  sont arrivées à leur fin: lancer la création d’un « empire économique  capable de dicter ses conditions »[3] et ses normes à toute la planète. « Tout pays qui chercherait à nouer des relations commerciales avec les USA ou l’UE se verrait contraint d’adopter telles quelles les règles qui prévalent au sein de leur marché commun » poursuit Lorri Wallach, de Public Citizen.

Un député malaisien, de passage à Bruxelles en décembre, le confirmait : « Le gouvernement malaisien lutte contre la signature du TPP. Dans tout le texte de l’accord, il n’y a qu’un seul chapitre sur le commerce et 24 chapitres qui ne portent pas sur le commerce : ce n’est pas un accord commercial, mais un accord pour contrôler le commerce, dans l’intérêt des grandes compagnies. C’est comme une nouvelle constitution dont nous, parlementaires, nous  n’avons pas le contrôle. Même le Parlement des USA, avec la procédure du « fast track », n’en a pas le contrôle. L’objectif des accords de libre échange est avant tout la convergence des normes et des règles, bien avant la baisse des droits de douane. Où est notre souveraineté, où est notre espace politique ?  Le business régule le gouvernement….».

Art. 7 du projet  du GMT: « L’objectif de l’Accord est d’accroître le commerce et l’investissement entre l’UE et les USA en réalisant le potentiel inexploité d’un véritable marché transatlantique, générant de nouvelles opportunités économiques pour la création d’emplois et la croissance grâce à un accès accru aux marchés, une plus grande compatibilité de la réglementationet la définition de normes mondiales. »[4]

Ces accords pacifiques et atlantiques pourraient permettre « aux multinationales de poursuivre en leur propre nom – auprès d’un tribunal arbitral privé– un pays signataire dont la politique aurait un effet restrictif »[5] sur leur intérêt commercial. Si tel était le cas, ce serait la privatisation ultime, celle de la politique, ruinant le peu qui reste de pouvoir aux Etats.

Nous nous intéresserons ici seulement à la partie agricole, mais les parties services, investissement, propriété intellectuelle, énergie, …. sont aussi  significatives  de la domination croissante des Etats par les grandes firmes.

Rappelons que les agricultures US et UE sont bien différentes[6] en termes de modes de production, de structures d’exploitation, de normes.

UE 27

USA
Population totale en 2010 en millions

500

310
Population agricole      »                  « 

21,745

5,148
Actifs agricoles  en 2010  en millions d’UTA*

10,714

2,509
SAU (surface agricole utilisée) en millions d’ha

187

411
SAU moyenne des exploitations en ha en2007

12,6

169
Nombre d’exploitations en millions en 2007

13,700

2,204
UTA par exploitation

0,78

1,17

Source : FAOSTAT; * UTA : actif agricole en équivalent plein temps

L’abaissement des droits de douane fragilisera plus les agriculteurs européens qu’américains

Si l’on inclut les boissons, l’UE a été excédentaire en 2007-2012 de 5 milliards d’€ dans son commerce alimentaire avec les USA ; mais sans les boissons, elle a été déficitaire  de 0,5 milliards d’€ (les postes d’importation les plus importants étant les fruits, les oléagineux, les céréales, les poissons).

Les droits de douane agricoles et alimentaires étant dans l’UE en moyenne supérieurs à ceux des USA[7], les exportateurs américains tireraient bien plus d’avantages que les européens à un accord éliminant les tarifs de part et d’autre.

Face au feedlots américains et à leurs puissantes compagnies de viande bovine, les éleveurs européens, déjà fragilisés par une PAC privilégiant les grandes cultures, ont toutes les raisons d’être inquiets.

Attaque des normes européennes

Le 4 mars 2013, l’agrobusiness américain (Farm Bureau, Smithfield, Tyson + 61 autres organisations sectorielles agricoles) a été très clair:[8] « Les questions sanitaires et phytosanitaires doivent être spécifiquement abordées dans le cadre des négociations, pas simplement laissées à un futur mécanisme de consultation et les dispositions doivent être exécutoires. Il s’agit par exemple des restrictions injustifiables sur les méthodes de production qui affectent négativement nos exportations de viande, volaille et fruits frais ; ainsi que les obstacles politiques et réglementaires coûteux et en constante évolution à la biotechnologie agricole qui limitent nos exportations de maïs, soja,….. ; et l’imposition d’exigences de durabilité arbitraires sur la production de matières premières aux États-Unis et d’autres pays pour les biocarburants utilisés dans l’UE. Ces mesures non scientifiques ont devenu l’obstacle le plus difficile aux exportations agricoles et alimentaires américaines vers l’UE. »

Le 30 septembre 2013, l’agrobusiness européen (Copa-cogeca + Food Drink Europe) déclarait dans un communiqué conjoint[9] : « Le Copa-Cogeca et FoodDrinkEurope, les organisations européennes de la chaîne agroalimentaire qui représentent les agriculteurs, les coopératives et les fabricants de denrées alimentaires et de boissons de l’UE, saluent le lancement de l’accord sur le Partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement entre l’UE et les Etats-Unis. L’accord constitue une occasion unique de supprimer des obstacles réglementaires inutiles, une des grandes priorités de l’industrie agro-alimentaire européenne. »

La bataille des normes est bien engagée, mais comme on le voit, elle se situe peut-être moins entre les deux côtés de l’Atlantique qu’entre deux visions différentes de l’agriculture, qui existent aussi en Europe. Ce n’est pas un débat  technique, c’est un choix de modèle, de valeurs.

Alors que 2014 est l’année internationale de l’agriculture familiale[10], que les coûts externes et les dangers de l’industrialisation et de la massification de la production agricole et alimentaire ne cessent d’alimenter les médias, l’UE s’engage dans une négociation qui ne peut que nous éloigner davantage d’une agriculture  paysanne durable.

Les populations  de l’UE et leurs gouvernements  sauront-ils résister, comme l’on fait les latino-américains en refusant la Zone de libre échange des Amériques, ou comme le font les Africains en résistant depuis plusieurs années  à la pression européenne pour un accord dit de « partenariat économique » (APE) ?

Rappelons qu’en 1995-97, une fuite dans les media concernant la négociation d’un accord multilatéral sur l’investissement (AMI) a soulevé une vague importante de protestations, qui a permis à des gouvernements de dire non, faisant échouer la négociation. Ce fut une belle mobilisation, notamment européenne, et elle a gagné !

L’enjeu économique, social, environnemental, culturel, et démocratique a été clairement identifié par de nombreuses associations européennes et américaines de la « société civile »[11], qui se concertent  face à cette négociation transatlantique bien peu transparente. Voilà un thème majeur de débat et de mobilisation pour faciliter le choix des électeurs européens le 25 mai prochain.

Gérard Choplin  4.2.2013


[1] Voir mon article précédent sur le « libre »- échange

[3] Lori Wallach, « le traité transatlantique, un typhon qui menace les européens », Le Monde Diplomatique, nov 2013 http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/WALLACH/49803

[5] Lori Wallach, op.cit.

[7] Voir note 6

[10] Voir article précédent sur ce blog

[11] Notamment autour du réseau S2B – Seattle to Brussels network http://www.s2bnetwork.org/

2014, année internationale de l’agriculture familiale : mise en scène ou opportunité ?

2014, année internationale de l’agriculture familiale :
mise en scène ou opportunité ?

Le 22 novembre dernier, a été lancée l’année internationale de l’agriculture familiale et le Commissaire européen à l’agriculture Dacian Ciolos a organisé une conférence internationale à Bruxelles le 29 novembre. Pendant ce temps le Commissaire au commerce extérieur Karel De Gucht préparait ses valises pour la réunion ministérielle de l’OMC à Bali. Là-bas, pas question d’agriculture familiale, mais plutôt d’exportations, d’importations, d’accès au marché,….. Alors mettre en lumière l’agriculture familiale pendant un an, est-ce une mise en scène ou une opportunité ?

Les règles actuelles du commerce international agricole et des politiques agricoles contribuent à la disparition de l’agriculture familiale.
En avril 2014, la signature de l’accord GATT de Marrakech, qui a défini les règles actuelles du commerce international et créé l’OMC, aura 20 ans. Cet accord a déterminé depuis les politiques agricoles, et il a fait de l’importation/exportation leur priorité, au détriment du commerce local/régional et de l’agriculture familiale. Entre 2003 et 2010, l’UE a perdu 20% de ses exploitations agricoles (3 millions), pour la plupart des exploitations familiales (http://www.eurovia.org/spip.php?article518)

Un accord de « partenariat » transatlantique favoriserait-il l’agriculture familiale ?
En s’engageant dans la négociation d’un accord transatlantique avec les USA, l’Union Européenne pense-t-elle pouvoir orienter l’agriculture US vers un modèle d’agriculture familiale ? Ou bien ne craint-elle pas plutôt l’inverse ? Accepter le lavage des poulets au chlore pour tuer les bactéries issues des grands élevages hors-sol est de mauvaise augure pour l’agriculture familiale…….
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L’année internationale de l’agriculture familiale ne sera qu’une mise en scène
• Si on s’entête à négocier des accords commerciaux qui la tuent,
• Si elle consiste à éclairer une dernière fois ce que l’on détruit (comme avant la mise en eau des barrages), en gardant juste une vitrine de bons produits issus de l’agriculture familiale, dont raffole la nomenklatura néolibérale, qui s’enrichit par ailleurs de sa disparition.
• si elle ne remet pas en cause l’industrialisation de la production agricole, qui ruine l’agriculture familiale . A ce titre, la réforme de la PAC de l’UE qui vient d’être adoptée ne va pas freiner le développement des grandes usines à porcs, poulets, œufs, lait, etc…, ainsi que des grandes serres industrialisées de légumes.
• si l’exploitation agricole familiale reste d’abord l’exploitation de la famille par l’amont, l’aval, et les banques

Mais l’année internationale de l’agriculture familiale est aussi une opportunité pour :
• mettre en lumière les coûts réels –actuellement externalisés- de l’agriculture industrialisée,
• mettre en lumière la multifonctionnalité positive d’une agriculture familiale durable qui pourvoit nourriture, emplois, paysages et défend mieux l’environnement.
• mettre en question les règles actuelles du commerce international agricole, qui datent du siècle passé, et reconnaître, comme le dit l’Inde, que la boîte verte à l’OMC n’est qu’un blanchiment du dumping, qui contribue à la ruine de l’agriculture familiale ici et dans les pays tiers.
• mettre les institutions devant leurs responsabilités : vous voulez vraiment faire de l’agriculture familiale le cœur de la sécurité alimentaire ? Très bien, bravo, alors changez les règles, changez les politiques agricoles et commerciales actuelles. Les alternatives existent.
• arrêter l’accaparement des terres par les firmes et les banques en Europe Centrale et dans les pays du Sud, qui porte atteinte à l’agriculture familiale. En Europe un plafonnement significatif des paiements directs de la PAC, refusé dans la dernière réforme, y contribuerait.

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La décision des institutions internationales de faire de l’année 2014 l’année de l’agriculture familiale ressemble à un défi lancé à elles-mêmes et à l’opinion publique. Le fossé grandit en effet entre la prise de conscience du changement nécessaire de paradigme – y compris par les institutions- et les politiques qu’elles mettent en œuvre, enfermées encore dans un cadre idéologique dépassé du siècle précédent.
Le rapport international de l’IAASTD et plusieurs rapports de la FAO ont montré que la sécurité alimentaire sera mieux assurée par une agriculture paysanne durable familiale. Face au pouvoir économique et financier, pour qui l’agriculture familiale ne se mesure qu’en terme de compétitivité (internationale), pour qui le moyen et long terme n’existent pas et qui pourtant impose encore ses vues aux décideurs politiques élus, les citoyens et les institutions qui les représentent ont plus que leur mot à dire.

L’agriculture sera paysanne, familiale, durable ou ne sera plus qu’une industrie intégrée par l’amont et l’aval, exploitant une main d’œuvre ayant perdu autonomie et savoir-faire paysan.
Si l’année de l’agriculture familiale n’amorce pas un changement de priorités dans les politiques agricoles et commerciales, la fin annoncée des paysans sera plus probable que la fin de la faim.

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G.Choplin, décembre 2013

Bali, Bali,….balivernes…… ?

L’ accord du 7 décembre à Bali entre les pays membres de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) semble être une ultime tentative pour ne pas enterrer définitivement le cycle de Doha, lancé depuis ….. 12 ans. Alors que seulement 10% du contenu de la négociation de ce cycle était sur la table à Bali, la discussion a pourtant bien failli de nouveau capoter.

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Pour sauver la face et son nouveau job, Roberto Azevêdo, le nouveau directeur Général de l’OMC nous fait déjà miroiter 20 millions d’emplois créés grâce à l’accord. Balivernes ? A-t-il au moins comptabilisé les emplois qui seront perdus, notamment en agriculture ?

En effet l’accord ne change rien aux règles ubuesques de 1994 (accord du cycle de l’Uruguay), qui permettent aux pays dits « développés » de financer largement l’exportation de produits agricoles à des prix pouvant être inférieurs aux coûts de production dans leurs pays (dumping). Ceux-ci ont pris soin en effet depuis 1994 de ranger leurs subventions agricoles dans une boîte dite « verte », que les autres pays ne peuvent remettre en cause dans le cadre de l’accord.  Tandis que des mesures comme celle que l’Inde défendait à Bali pour améliorer sa sécurité alimentaire et diminuer la spéculation agricole (financement de stocks pour alimenter la population pauvre) se retrouvent attaquables et attaquées, notamment par les USA. Le cynisme des puissants n’a pas de limite. Le Comité indien de coordination du mouvement paysan[1] avait demandé à son gouvernement de ne pas accepter la « clause de paix », qui ne ferait que reporter que de quelques années la remise en cause de la loi indienne.

« Nous ne voulons pas entrer dans les discussions pour savoir si la clause de paix doit être de quatre ans ou de dix ans, car le fait est que l’OMC ne fait rien pour les paysans, et qu’à long terme, OMC est synonyme de mort pour nous. Les paysans Indiens n’accepteront jamais un tel accord », a déclaré le 3 décembre Yudhvir Singh de BKU, le principal syndicat paysan en Inde.[2]

 « Les pays développés sont autorisés à subventionner leurs agriculteurs à hauteur de plus de 400 milliards de dollars, sans violer les règles de l’OMC », souligne Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation.[3] C’est ainsi que les USA ont dépensé 100 milliards de dollars en 2012 pour la seule aide alimentaire à leur population pauvre  (à comparer aux 20 milliards prévus dans la loi indienne). L’UE  aura dépensé quant à elle environ 73 milliards de dollars en 2013[4] pour soutenir son agriculture, auquel il faut ajouter le soutien des Etats membres.

Pour l’African Trade Network, « il n’y a pratiquement rien de substantiel  dans le paquet  de Bali qui réponde aux impératifs de développement de l’Afrique ».[5]

 A l’heure où les ressources limitées de la planète et le réchauffement climatique sont des défis majeurs, garder comme objectif prioritaire l’augmentation du commerce mondial et faire croire qu’il s’agit là de « développement » n’est plus tenable. D’autant plus que, selon la CNUCED[6], 80% du commerce mondial se fait par les firmes multinationales , dont une part croissante représente les transferts entre filiales de même firme.

Les règles actuelles du commerce international agricole détruisent des millions d’emplois en agriculture. Pour la seule UE, dont la politique agricole est formatée par ces règles, 3 millions d’exploitations agricoles ont disparu entre 2003 et 2010, soit 20%[7].

Oui, il y a urgence à changer les règles du commerce international agricole, en remettant en cause les règles iniques adoptées en 1994 -c’est à dire au siècle dernier- et non en les aggravant comme le proposait le cycle de Doha. L’acharnement thérapeutique à Bali pour sauver ce dernier  montre que les gouvernants des grandes puissances, malgré les défis de la sécurité alimentaire et de l’environnement, continuent de privilégier les intérêts de leurs multinationales plutôt que ceux de leurs populations.

Oui, Mr Azevêdo, il y a des « millions d’emplois à créer  en agriculture »[8]. Mais plutôt en passant par la souveraineté alimentaire et l’agro-écologie qu’en passant par Bali.

Gérard Choplin, Bruxelles, 8 décembre 2013


[8] Hervé Kempf- «Fin de l’occident, naissance du monde »- Seuil – page 98

libre-échange ou protectionnisme ? protection ou libre-échangisme ?

Débat faussé autour du  «protectionnisme»

 « Le libre-échange est le protectionnisme des puissants »,Vandana Shiva

Le débat autour du protectionnisme est souvent faussé par la pensée libre-échangiste, qui domine aussi le langage utilisé. Le mot de « libre »-échange fait référence à « liberté », avec un a priori positif. Tandis que le mot « protectionnisme », avec sa terminaison en –isme, laisse entendre qu’il s’agit d’une idéologie et porte depuis la fin du 20e siècle une connotation négative répandue par la pensée unique néolibérale. Cet outil de propagande hélas fonctionne, et empêche souvent un débat de fond sur le commerce international. Les interlocuteurs, y compris chez des altermondialistes, ont d’abord peur de se faire traiter de protectionnistes.

Il faut sortir de ce piège:

–          d’abord être cohérent : soit on utilise ensemble les mots libre-échange et protection, soit on utilise les mots libre-échangisme et protectionnisme.

–          Ensuite, il faut redonner toute sa valeur positive au mot de protection: lorsqu’on parle de protection sociale, de protection de l’environnement, ou de protection des données privées, cela a une connotation positive et on ne parle pas alors de protectionnisme.

–          Enfin, il faut mener le débat et mettre le commerce international à sa juste place, ni plus ni moins.

Qui est contre les droits de douane ?

Il y a toute une série de pays, suivant leur situation et/ou leur histoire, qui sont contre les protections aux frontières :

– Historiquement, ce sont les pays les plus puissants économiquement ou contrôlant militairement les échanges internationaux, c’est à dire les mers, qui ont défendu le plus le « libre »-échange, comme l’Angleterre au 19e siècle, les USA au 20e.

– Aujourd’hui, dans un monde plus multipolaire sur le plan économique, le Brésil, au moins en agriculture, est plus libre-échangiste à l’OMC que les  USA, car il peut développer d’énormes capacités de production/exportations.

– Ce sont aussi les pays fortement dépendant des importations pour leur alimentation qui sont contre la protection aux frontières, pour ne pas renchérir leur alimentation ( en Europe UK, Suède).

– D’autres pays comme les Pays-Bas, dont l’économie tout entière dépend du flux de commerce mondial du port de Rotterdam, sont rétifs aux droits de douane.

– Par définition, les trans-nationales ont intérêt à faire circuler sans taxe leurs produits à travers les continents. Ce sont elles qui ont imposé la dérégulation de la fin du 20e siècle. Aujourd’hui une part importante du commerce mondial est représentée par les flux intra-filiales des transnationales.

Lorsqu’une entreprise européenne investit dans la production industrielle de légumes bio dans le sud-est de la Turquie[1] pour profiter des salaires de misère qui y sont pratiqués, ce n’est pas pour approvisionner le marché syrien, mais bien le marché européen, et elle a alors besoin de « rapatrier » ses produits si possible sans droits de douane.

 Le protectionnisme des puissants, sous couvert de libre-échangisme, grâce à l’OMC

Si l’accord OMC de 1994 comporte un abaissement des droits de douane des produits agricoles, il comporte aussi des dispositifs qui permettent aux pays riches de continuer leur dumping à l’export (boîte verte) et de se protéger des importations par un autre instrument que le droit de douane. L’abaissement artificiel des prix agricoles européens au niveau du prix mondial a permis non seulement de fortement réduire les aides à l’exportation, mais aussi de freiner les importations. Cela n’a été possible que parce que des paiements directs aux agriculteurs ont été développés, compensant partiellement la baisse de prix et remplaçant les aides à l’export, en gonflant des budgets agricoles inatteignables par des pays pauvres. Le dumping à l’export et la protection à l’import continuent.

Le problème est que ce trucage grossier fonctionne et que l’on continue à vilipender les droits de douane comme protectionnistes, d’autant plus qu’on les a abandonnés pour les remplacer par d’autres instruments de protection blanchis dans l’accord OMC.

 Définir les bonnes priorités et donner sa juste valeur au commerce

L’accord OMC de 1994 dicte sa loi aux politiques agricoles. Il a fait de l’import/ export la priorité des politiques agricoles[2]. Or l’objectif premier d’une politique agricole n’est-il pas la sécurité alimentaire, celui de nourrir la population ?

Si , pour assurer l’objectif de sécurité alimentaire de l’Europe, on ne veut pas trop dépendre d’importations, alors il faut une production européenne. Si on veut que la production alimentaire ne se fasse pas dans des usines, alors on a besoin de paysans et d’exploitations agricfoles . non seulement aujourd’hui, mais aussi demain, avec des exploitations reprises par des jeunes. Cela est impossible si les prix agricoles sont structurellement en dessous des coûts de production, comme c’est souvent le cas dans le système PAC/OMC actuel.

Pour avoir des prix agricoles couvrant les coûts de production moyens, il faut éviter des importations à bas prix (mais aussi maîtriser la production et ne pas subventionner d’export) ; pour cela il faut des droits de douane variables, liés au coût de production agricole durable moyen en Europe.

Il s’agit d’échanger un droit (droit de douane) contre un devoir (interdire toute forme directe ou indirecte de dumping).

Il ne s’agit pas de nier le commerce international auquel il faudrait redonner le sens vrai d’ « échanges », mais de le mettre à sa vraie place et de ne plus en faire la priorité de la politique agricole. Dans la très grande majorité des pays[3], la sécurité alimentaire est trop importante pour la faire dépendre d’importations.

Chaque région du monde a des produits spécifiques qu’elle peut commercer, mais dans chaque région du monde, la base de l’alimentation doit être si possible produite sur place. Chaque région doit donc avoir le droit de se protéger d’importations à bas prix ruinant sa propre production.

La souveraineté alimentaire , lancée par le mouvement paysan mondial Via Campesina en 1996, par opposition à l’accord OMC signé en 1994, s’est développée comme « un droit des Etats ou Unions d’Etats et de leurs populations à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers » (définition de 2003). Elle est à la fois  un droit et un devoir, celui de ne pas porter atteinte aux économies agricoles et alimentaires des autres régions du monde. Tout dumping, c’est-à-dire toute aide pour exporter à un prix inférieur au coût de production, doit être interdite. Cela est valable pour les aides à l’exportation, et aussi pour les paiements directs aux agriculteurs lorsque ceux-ci permettent de vendre et d’exporter à un prix inférieur à leur coût de production.

La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie ni un repli à l’intérieur des frontières. Elle ne s’oppose pas aux échanges internationaux: elle exige de nouvelles règles du commerce international basées sur des échanges justes respectant agriculteurs, salariés agricoles, consommateurs, et environnement.

 Sortir du moule idéologique de la fin du 20e siècle

Pour beaucoup de personnes formées  dans les années 1980-2000, où le néo-libéralisme et libre-échangisme étaient des dogmes sans alternative (TINA), la peur d’être classé de protectionniste est rédhibitoire et empêche de prendre du recul, de s’ouvrir au débat de fond sur les objectifs et les priorités.

Mais le libre-échangisme est en crise, miné par les dégâts et les coûts du néo-libéralisme des 30 dernières années.

L’heure est venue – mieux vaut tard que jamais- de remettre en cause l’accord de Marrakech de 1994, sans quoi il n’y aura ni PAC nouvelle, ni sécurité alimentaire et le débat sur le protectionnisme restera truqué.

Gérard Choplin, février 2013


[1] La mise en eau de grands barrages a aiguisé la convoitise

[2] L’UE a été un très bon élève puisqu’elle est devenue 1er importateur et 1er exportateur alimentaire mondial

[3]  Seuls quelques pays seront pour longtemps encore des importateurs de produits clés pour leur sécurité alimentaire. Il y aura encore pendant longtemps des pays exportateurs de céréales (USA, Canada, Ukraine,….) et d’autres importateurs de céréales (Bangladesh, Afrique du nord, Egypte,…) et il faut pour cela des règles du commerce international justes.