Politiques agricoles, commerce international, souveraineté alimentaire, sécurité alimentaire, ,…: un blog de Gérard Choplin

Occupons l’Europe

Cet article est paru dans le journal « Campagnes solidaires » – n°350 – mai 2019

cochon volant

62 ans après sa création, l’Union européenne semble en panne d’imaginaire et désintéresse ses citoyens : faut-il s’en étonner ? « L’Europe n’a ni visage, ni rivage, ni contour, ni conteur… et l’économie ne fait pas rêver, pas plus que le consensus »[1].

La montée des nationalismes et le Brexit sont des symptômes révélateurs non seulement de la perte de sens de l’UE auprès de ses citoyens, mais aussi des inégalités croissantes résultant de 30 années de néolibéralisme. Comme le résumait cet automne une eurodéputée sortante , « nationalisme et néolibéralisme sont les deux revers d’une même médaille ».

Le mouvement des Gilets Jaunes en France en témoigne : entre les plus riches et le reste de la société, entre Europe du Nord et Europe du Sud, entre Europe de l’Ouest et Europe Centrale, les fossés se creusent[2] , alors que la politique de « cohésion » de l’UE était censée rapprocher les territoires : les perdants se rebiffent.

L’élargissement sans transition du Marché unique à 10 pays d’Europe centrale en 2004 a été du pain béni pour les entreprises de l’Ouest, faisant main basse sur une économie ruinée et profitant d’une main d’œuvre très bon marché. Mais aujourd’hui des franges importantes de la population y rejettent l’Europe « occidentale » et la démocratie « libérale ».

En résumant l’Union à un marché puis en diluant ses frontières économiques dans une mondialisation qu’elle a largement contribué à mettre en place, l’UE a perdu la force politique dont les Européens avaient besoin pour forger petit à petit une identité partagée et cultiver les valeurs affirmées après le traumatisme du nazisme.

Comme un navire sans boussole dans un océan néolibéral où le dogme de la concurrence prime sur les valeurs de solidarité, l’UE erre, à la merci d’une nouvelle tempête (financière[4] ?) qui pourrait bien la faire sombrer. Au lieu de repenser l’Union après la chute du Mur, les institutions européennes ont laissé le business en écrire les règles[5].

Corsetée dans ses traités idéologiques, sans harmonisation fiscale ni sociale, l’Union européenne semble irréparable aux yeux d’un nombre croissant de citoyens. D’où la tentation de jeter le bébé Europe avec l’eau du bain néolibéral[6] et de ramener l’Union au rang d’une illusion perdue ou inatteignable. Ce serait pourtant une grave erreur, car rien ne garantit qu’une politique nationale ne sorte pas du même bain, comme c’est le cas aujourd’hui ; et la France seule ne pèserait rien dans la résolution des défis continentaux et planétaires actuels.

L’affaiblissement de l’UE, petite excroissance géographique à l’ouest de l’Eurasie, sans défense commune autonome, sans conscience commune de ses 500 millions d’habitants, aiguise les appétits chinois et russes. Face au bouleversement géostratégique en cours, les Européens, contraints jusqu’ici à vivre sous une protection et une hégémonie américaine qui s’effritent, feraient bien de se réveiller et d’apprendre ensemble à conjuguer solidarité, démocratie, écologie et défendre leurs intérêts communs.

Personne ne le fera à leur place.

L’Union européenne, encore bien jeune au regard de l’Histoire, n’est pas condamnée à être néolibérale et atlantiste. Saurons-nous nous la réapproprier et ne pas la laisser entre les mains des marchés ni des nationalistes ? Apprendrons-nous à dire « nous »[7] ?

Le 26 mai, occupons l’Europe.

Gérard Choplin

 

[1] Régis Debray – L’Europe fantôme – Gallimard – 2019 et émission « Répliques » – France Culture – 6 avril 2019

(2) Inégalités: les écarts de revenus ont augmenté partout en Europe – 2 avril 2019 et En Europe, l’inquiétant creusement des fossés régionaux – 6 avril 2019 – Le Monde

[4] interview de Gaël Giraud – youtube.com – 20 mars 2019

[5] Voir le film « Brussels business » – youtube.com – version française

[6] « paysans mutins, paysans demain » – G. Choplin – éditions Yves Michel – 2017 – page 213

[7] Europa, notre histoire– Les Arènes, 2017

 

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