Politiques agricoles, commerce international, souveraineté alimentaire, sécurité alimentaire, ,…: un blog de Gérard Choplin

 

Le Devenir de l’Europe : Des Paysans et des Fermes à taille HUMAINE !

par Henri Lecloux, éleveur dans le pays de Herve (Belgique)

 

Nombreux sont les citoyens qui ont dans leur lien de parenté une origine paysanne. Quand on parle des difficultés, des crises qui agitent les producteurs de lait et les autres productions, ils sont touchés comme si on les touchait eux-mêmes.

Ces crises sont bien réelles. Depuis 2 années, les agriculteurs produisent en dessous des prix de revient. Se lancer dans le métier est un exercice périlleux voire suicidaire.

Face à cette situation, la Commission Européenne reste sourde et se voile la face, en s’obstinant dans sa vision de conquête des marchés extra-européens aléatoires pour écouler notre production.

En 1992, après la chute de l’URSS, s’appuyant sur un néo-libéralisme sans scrupule, l’Union Européenne s’engage dans un processus de dérégulation des marchés et se retire du pilotage des denrées alimentaires. C’est donc le marché mondial qui dorénavant fixe les prix aux producteurs. En 2003, l’UE applique cette doctrine à la production laitière et décide de la fin des quotas laitiers pour 2015.

Or, on le sait, nous ne produisons pas au moins cher. Nos concurrents sur le marché mondial sont : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, les États-Unis, le Brésil, l’Argentine, etc… Tous ont des coûts de revient bien inférieurs aux nôtres, car ils ont des conditions climatiques plus favorables (pas d’hivers) ou des coûts de main-d’œuvre moins élevés et des contraintes sociales et environnementales bien moindres. Leurs immenses étendues de terre font que le foncier est nettement moins cher que dans nos contrées fortement urbanisées.

Cette concurrence fera toujours que nos prix seront tirés vers le bas. Or, nous, producteurs européens, nous avons besoin de prix rémunérateurs et sur le long terme. De plus, le jeune qui veut s’engager a besoin d’avoir des perspectives, une visibilité sur le long terme.

Il faut savoir que plus de 88% du lait est autoconsommé par les citoyens européens et que les 12% restants vont sur le marché mondial. Or c’est sur 12% qu’est fixé le prix du lait aujourd’hui. Sans une régulation centrée sur le territoire européen d’abord, nous ne verrons pas le bout du tunnel.

Nous n’accepterons jamais l’attitude de la Commission qui, dans un premier temps, nie la crise et, dans un deuxième temps, propose des mesures qui, on le sait, ne marcheront pas (article 222 de l’OCM – Organisation Commune des Marchés du lait – qui permet aux opérateurs, à titre exceptionnel et temporaire, de déroger aux règles de la concurrence en limitant la production). De plus, les coûts de ces réductions seront à charge des États membres … qui n’ont plus d’argent !

Sous les pressions actuelles, le Commissaire Phil Hogan débloquera peut-être de nouveaux fonds européens pour les organisations des producteurs qui mettront en œuvre l’article 222 sur la gestion volontaire de l’offre.

Le problème est que les régions laitières les plus « compétitives », celles de l’Europe du Nord, n’ont pas l’intention de réduire leurs collectes. Certains pays, comme l’Irlande, pays d’origine du Commissaire Européen, veulent doubler leur production et prendre des parts de marché. Ils n’ont que faire des mesures volontaires. D’autres comme l’Allemagne sont tentés d’octroyer des aides de trésorerie.

Ces « mesurettes », non seulement ne rencontrent pas les causes profondes de la crise, mais risquent de faire éclater une PAC (Politique Agricole Commune) déjà fortement renationalisée.

 Cette crise est structurelle et non conjoncturelle !

 La Commission veut gagner du temps et croit toujours à l’ouverture hypothétique de nouveaux marchés. Il faut dire qu’elle arrive à conquérir des marchés, mais avec des prix très bas. Cependant, la surproduction est telle, qu’elle ne sait pas endiguer les flots de lait. Elle choisit donc la fuite en avant en augmentant les stocks publics et privés, aux frais du contribuable.

Nous assistons à la disparition d’un très grand nombre de fermes de toutes tailles, les unes aujourd’hui et les autres demain. Le nombre de suicides de producteurs de lait n’a jamais été aussi élevé.

C’est inacceptable !

 L’attitude de la Commission de laisser faire les marchés et de se soustraire de son rôle d’arbitre, au sens politique du terme, conduit à la catastrophe et à une hécatombe de nombreux emplois, tant en agriculture que dans le para-agricole.

De plus, de nombreuses régions herbagères et semi-montagneuses, qui représentent plus du tiers des surfaces de toute l’Europe, seront désertées par la production laitière.

Ce sentiment d’abandon par la politique du « laisser faire le marché » laissera des traces (endettement, appauvrissement, non transmission des fermes, perte de sens etc…), dans le conscient et l’inconscient des agriculteurs et des citoyens. Il provoque déjà un rejet de l’Europe, des rejets de l’autre et l’émergence de partis nationalistes extrêmes.

Je contredis la Commission et ceux qui ont voulu la disparition de toute régulation des quantités, ainsi que ceux qui affirment que, même en période de quotas laitiers, il y a eu des crises du lait.

Par une volonté politique tenace, la Commission n’a pas voulu se servir des quotas. En pleine crise de 2009, Madame Fischer Boel a, non pas diminué les volumes de référence de chaque producteur afin de provoquer le retour à un équilibre des marchés du lait mais, au contraire, a augmenté les droits de produire de 10% à l’horizon 2015.

De plus, elle ne les a pas adaptés afin de répondre aux problèmes rencontrés. Je les vois de plusieurs ordres : le premier, les quotas ont été fixés sur une base historique (1984). Or la demande, tant européenne (avec l’arrivée de nouveaux États membres et les types de consommation) que mondiale, a évolué. Le second, qui aurait pu être approché différemment, est celui de la transmission des droits de produire. Ils auraient pu être non monnayables (comme en France).

Ces achats, à chaque génération, ont mis à mal les trésoreries des jeunes candidats à l’installation. Avec un autre cadre, ils auraient pu être des échanges et non des achats.

Enfin, quand certains États n’atteignaient pas leurs quotas, la Commission de renchérir : « Voyez, ils ne savent pas les remplir, c’est qu’ils sont inutiles ! » Il fallait justifier leurs suppressions !

Bref, la Commission a enlevé une aile de l’avion et lui a mis du mauvais carburant.

D’autre part, en 2013-2014, à la fin du régime des quotas, l’U.E et un ensemble d’institutions, certaines laiteries, certaines banques, le COPA-COGECA (qui est l’organisation regroupant les syndicats majoritaires de l’U.E.), les marchands de machines, etc… ont appelé à l’augmentation de la production, avançant : « C’est la fin des quotas ! Il y a des opportunités dans les pays d’Asie et particulièrement en Chine. Les quotas vous ont bridés, agrandissez-vous ! Produisez plus ! C’est la solution pour vous de gagner plus ! ».

Bon nombre de fermes, partout dans l’U.E., se sont engagées dans cette voie, amenant ainsi d’énormes volumes de produits laitiers, tant sur le marché intérieur que sur le marché mondial.

Ces excédents, suite à l’embargo russe et à une moindre demande de la Chine, ont provoqué une chute énorme des cours du marché du lait. L’orientation prise par la Commission de miser sur les exportations extra-européennes est vulnérable. Les crises géopolitiques voire sanitaires (par exemple une épidémie de fièvre aphteuse) stopperont net les exportations.

 Alors qu’une autre approche est possible !

 Il existe des alternatives ! Il faut arriver à une réduction obligatoire chez tous les producteurs, suivie d’une régulation des volumes, flexible et adaptée à notre temps. Et puisque le mot « quota » est banni, appelons le simplement « maîtrise des volumes ». Le Conseil et toutes les instances de l’U.E. doivent reprendre le pilotage, en relevant un ensemble de défis qui, obligatoirement, doivent rencontrer les préoccupations des citoyens avant ceux des multinationales, comme c’est le cas actuellement :

  • Problème de répartition des plus-values où les producteurs n’ont que des miettes,
  • Problème des arrangements fiscaux pour les transnationales et les grands riches,
  • Conflits d’intérêts pour les produits chimiques (glyphosate, perturbateurs endocriniens),
  • Arrivées massives de denrées produites dans le monde, dans des conditions sociales et environnementales discutables et au nom du libre-échange.

Où est l’Europe sociale ? Où est l’Europe des citoyens ? Où est l’Europe fiscale ? Où est l’Europe de la défense commune ? Où est l’Europe de la transition énergétique ? Où en est la souveraineté de l’Europe dans tous ces domaines ? Et, particulièrement comme agriculteur, où est la Souveraineté Alimentaire de l’Europe ?

Or, cette Union se hâte de conclure des accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud (MERCOSUR), avec le Canada (CETA) et avec les États-Unis (TTIP).

Tous ces accords amèneront des importations massives de biens alimentaires qui mettront à mal nos producteurs, mais aussi la qualité des produits importés qui, on le sait, sont souvent produits de façon industrielle, dans des conditions d’hygiène et de normes sociales et environnementales, sans égales aux nôtres.

L’agriculture comme monnaie d’échange nous ne l’accepterons jamais !

L’U.E. s’engage dans le marché sans règles. Elle prend ce virage pour faire place à une industrialisation croissante de son agriculture. Elle y perdra non seulement son âme, mais aussi son destin, car elle engage toute l’Union Européenne dans une dépendance alimentaire ! Situation dans laquelle aucun pays, aucune civilisation, jusqu’à présent, ne se sont engagés. Tous les grands pays : États Unis, Chine, Inde, protègent leur agriculture. Toutes les grandes civilisations ont fait de leur agriculture une priorité. Pour rappel : les Pères fondateurs du Marché Commun l’on inscrite dans le traité de Rome.

Ce virage pourrait être autre ! En misant sur le maintien et la promotion de petites et moyennes fermes à taille humaine, l’U.E. rencontrerait les agriculteurs et les citoyens. En effet, une multitude de fermes rentables, dans un marché régulé, sur base des coûts de production, relèverait le défi de l’emploi.

Regardons en face les chiffres de 22 millions de chômeurs dans l’Union et combien en sont exclus ? Et le taux de 19,7 % de chômage des moins de 25 ans. 4,454 millions de jeunes (hors étudiants) sont à la recherche d’un emploi. 20 à 25% de la population européenne vit en situation de pauvreté. Ces chiffres révèlent l’un des fléaux majeurs de notre époque. L’agriculture à taille humaine pourrait promouvoir un nombre important d’emplois, partout sur tous les territoires. Le bilan des PAC successives à ce niveau, révèle un échec cuisant (entre 2003 et 2013, ce sont 4 millions de fermes qui ont disparu).

Les petites et moyennes fermes rencontrent plus facilement les défis environnementaux. La valorisation des pâturages, l’utilisation moindre d’énergie et de mécanisation (le zéro pâturage implique au contraire d’apporter les fourrages à l’étable et d’exporter les lisiers), c’est possible ! Si l’utilisation des pâturages était maximalisée, les apports d’achats de concentrés en protéine végétale (soja importé) seraient moindres, voire nuls.

Qui dit soja dit souvent soja OGM, transport et déforestation. Il n’est pas anodin de signaler que 70% des protéines végétales consommées dans l’U.E. sont importés et viennent des Amériques. Il n’est pas anodin également de dire, en cette période d’inondation, que les prairies absorbent les fortes pluies et jouent un rôle d’éponge, ce que les champs labourés ne font pas.

Les abandons de terres provoqueront le retour en friche. En cas de sécheresse, ces étendues seront vite des allumettes en puissance. De plus, les vaches et autres ruminants entretiennent les endroits difficiles.

Une citation du dernier ouvrage de Jean-Pascal Van Ypersele est par ailleurs très révélatrice : « Un seul trajet aérien, sur 1000 ou 2000 kms, peut effacer, en quelques heures, les gains obtenus par tous les petits gestes d’éco-consommation étalés sur une année entière ». Une autre citation de ce scientifique de renom, concernant le réchauffement climatique : « L’affaire est sérieuse ! ».

Il est dès lors évident que tout soutien à l’agriculture industrielle basée sur le libre-échange sans protection, est à revoir. Celle-ci n’est pas en phase non plus avec la lutte contre le réchauffement climatique. Ses pratiques impliquent plus d’utilisation d’énergie, plus de produits phytosanitaires et nécessitent plus d’ingrédients provenant d’importations.

L’agriculture industrielle veut produire des biens alimentaires aux coûts proches du marché mondial afin d’être compétitive (le libre-échange sans règle l’y oblige). C’est le moins cher qui remporte la mise.

A cela, n’oublions pas les impacts des exportations (lait en poudre notamment) sur les systèmes locaux (d’Afrique, d’Inde) et la précarisation des femmes, des familles, dont le revenu de subsistance dépend de leur propre production. Cette précarisation provoque davantage de migration vers les villes de leurs pays, mais aussi vers l’Europe.

De plus, c’est sans compter sur les externalités négatives qui ne sont pas prises en compte. Concernant le climat : davantage de transports, de déforestations, donc plus de GES (Gaz à Effet de Serre). Concernant l’économique : cela entraîne une volatilité des prix, imbuvable pour les producteurs !

Enfin, de nombreuses fermes réparties sur tous les territoires contribuent aussi à une meilleure protection sanitaire de l’ensemble des productions animale. Il est bien connu, que des fortes concentrations d’animaux, comme le suggère les productions industrielles, sont plus vulnérables aux maladies de toutes sortes. Le modèle de fermes à taille humaine, nombreuses, réparties partout, contribuera aux programmes de lutte contre les maladies infectieuses. Et par là même, cela rejoint les luttes actuelles concernant l’utilisation en excès d’antibiotiques.

La promotion des petites et moyennes fermes (à taille humaine) contribuera à apporter plus d’emplois, une nourriture locale de qualité, produite partout sur tous les territoires de l’U.E. Les petites structures apporteront leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique et une meilleure protection sanitaire. Elles sauveront plus aisément l’U.E. de la dépendance alimentaire et lui permettront de résister avec succès aux chocs à venir.

Ce choix permettra à l’Europe de réussir sa réorientation vers des valeurs humanistes, ce qui la rendrait désirable pour un grand nombre de citoyens.

La culture paysanne a un ancrage profond dans l’histoire de l’Europe. Le savoir et les valeurs que portent les paysans constituent un socle précieux pour l’avenir de celle-ci.

Défendons une réduction obligatoire de la production de lait et une régulation des volumes !

Encourageons le modèle de fermes à taille humaine !

Le Devenir de l’Europe en dépend !

 Henri LECLOUX,    Agriculteur

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