Politiques agricoles, commerce international, souveraineté alimentaire, sécurité alimentaire, ,…: un blog de Gérard Choplin

Débat faussé autour du  «protectionnisme»

 « Le libre-échange est le protectionnisme des puissants »,Vandana Shiva

Le débat autour du protectionnisme est souvent faussé par la pensée libre-échangiste, qui domine aussi le langage utilisé. Le mot de « libre »-échange fait référence à « liberté », avec un a priori positif. Tandis que le mot « protectionnisme », avec sa terminaison en –isme, laisse entendre qu’il s’agit d’une idéologie et porte depuis la fin du 20e siècle une connotation négative répandue par la pensée unique néolibérale. Cet outil de propagande hélas fonctionne, et empêche souvent un débat de fond sur le commerce international. Les interlocuteurs, y compris chez des altermondialistes, ont d’abord peur de se faire traiter de protectionnistes.

Il faut sortir de ce piège:

–          d’abord être cohérent : soit on utilise ensemble les mots libre-échange et protection, soit on utilise les mots libre-échangisme et protectionnisme.

–          Ensuite, il faut redonner toute sa valeur positive au mot de protection: lorsqu’on parle de protection sociale, de protection de l’environnement, ou de protection des données privées, cela a une connotation positive et on ne parle pas alors de protectionnisme.

–          Enfin, il faut mener le débat et mettre le commerce international à sa juste place, ni plus ni moins.

Qui est contre les droits de douane ?

Il y a toute une série de pays, suivant leur situation et/ou leur histoire, qui sont contre les protections aux frontières :

– Historiquement, ce sont les pays les plus puissants économiquement ou contrôlant militairement les échanges internationaux, c’est à dire les mers, qui ont défendu le plus le « libre »-échange, comme l’Angleterre au 19e siècle, les USA au 20e.

– Aujourd’hui, dans un monde plus multipolaire sur le plan économique, le Brésil, au moins en agriculture, est plus libre-échangiste à l’OMC que les  USA, car il peut développer d’énormes capacités de production/exportations.

– Ce sont aussi les pays fortement dépendant des importations pour leur alimentation qui sont contre la protection aux frontières, pour ne pas renchérir leur alimentation ( en Europe UK, Suède).

– D’autres pays comme les Pays-Bas, dont l’économie tout entière dépend du flux de commerce mondial du port de Rotterdam, sont rétifs aux droits de douane.

– Par définition, les trans-nationales ont intérêt à faire circuler sans taxe leurs produits à travers les continents. Ce sont elles qui ont imposé la dérégulation de la fin du 20e siècle. Aujourd’hui une part importante du commerce mondial est représentée par les flux intra-filiales des transnationales.

Lorsqu’une entreprise européenne investit dans la production industrielle de légumes bio dans le sud-est de la Turquie[1] pour profiter des salaires de misère qui y sont pratiqués, ce n’est pas pour approvisionner le marché syrien, mais bien le marché européen, et elle a alors besoin de « rapatrier » ses produits si possible sans droits de douane.

 Le protectionnisme des puissants, sous couvert de libre-échangisme, grâce à l’OMC

Si l’accord OMC de 1994 comporte un abaissement des droits de douane des produits agricoles, il comporte aussi des dispositifs qui permettent aux pays riches de continuer leur dumping à l’export (boîte verte) et de se protéger des importations par un autre instrument que le droit de douane. L’abaissement artificiel des prix agricoles européens au niveau du prix mondial a permis non seulement de fortement réduire les aides à l’exportation, mais aussi de freiner les importations. Cela n’a été possible que parce que des paiements directs aux agriculteurs ont été développés, compensant partiellement la baisse de prix et remplaçant les aides à l’export, en gonflant des budgets agricoles inatteignables par des pays pauvres. Le dumping à l’export et la protection à l’import continuent.

Le problème est que ce trucage grossier fonctionne et que l’on continue à vilipender les droits de douane comme protectionnistes, d’autant plus qu’on les a abandonnés pour les remplacer par d’autres instruments de protection blanchis dans l’accord OMC.

 Définir les bonnes priorités et donner sa juste valeur au commerce

L’accord OMC de 1994 dicte sa loi aux politiques agricoles. Il a fait de l’import/ export la priorité des politiques agricoles[2]. Or l’objectif premier d’une politique agricole n’est-il pas la sécurité alimentaire, celui de nourrir la population ?

Si , pour assurer l’objectif de sécurité alimentaire de l’Europe, on ne veut pas trop dépendre d’importations, alors il faut une production européenne. Si on veut que la production alimentaire ne se fasse pas dans des usines, alors on a besoin de paysans et d’exploitations agricfoles . non seulement aujourd’hui, mais aussi demain, avec des exploitations reprises par des jeunes. Cela est impossible si les prix agricoles sont structurellement en dessous des coûts de production, comme c’est souvent le cas dans le système PAC/OMC actuel.

Pour avoir des prix agricoles couvrant les coûts de production moyens, il faut éviter des importations à bas prix (mais aussi maîtriser la production et ne pas subventionner d’export) ; pour cela il faut des droits de douane variables, liés au coût de production agricole durable moyen en Europe.

Il s’agit d’échanger un droit (droit de douane) contre un devoir (interdire toute forme directe ou indirecte de dumping).

Il ne s’agit pas de nier le commerce international auquel il faudrait redonner le sens vrai d’ « échanges », mais de le mettre à sa vraie place et de ne plus en faire la priorité de la politique agricole. Dans la très grande majorité des pays[3], la sécurité alimentaire est trop importante pour la faire dépendre d’importations.

Chaque région du monde a des produits spécifiques qu’elle peut commercer, mais dans chaque région du monde, la base de l’alimentation doit être si possible produite sur place. Chaque région doit donc avoir le droit de se protéger d’importations à bas prix ruinant sa propre production.

La souveraineté alimentaire , lancée par le mouvement paysan mondial Via Campesina en 1996, par opposition à l’accord OMC signé en 1994, s’est développée comme « un droit des Etats ou Unions d’Etats et de leurs populations à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers » (définition de 2003). Elle est à la fois  un droit et un devoir, celui de ne pas porter atteinte aux économies agricoles et alimentaires des autres régions du monde. Tout dumping, c’est-à-dire toute aide pour exporter à un prix inférieur au coût de production, doit être interdite. Cela est valable pour les aides à l’exportation, et aussi pour les paiements directs aux agriculteurs lorsque ceux-ci permettent de vendre et d’exporter à un prix inférieur à leur coût de production.

La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie ni un repli à l’intérieur des frontières. Elle ne s’oppose pas aux échanges internationaux: elle exige de nouvelles règles du commerce international basées sur des échanges justes respectant agriculteurs, salariés agricoles, consommateurs, et environnement.

 Sortir du moule idéologique de la fin du 20e siècle

Pour beaucoup de personnes formées  dans les années 1980-2000, où le néo-libéralisme et libre-échangisme étaient des dogmes sans alternative (TINA), la peur d’être classé de protectionniste est rédhibitoire et empêche de prendre du recul, de s’ouvrir au débat de fond sur les objectifs et les priorités.

Mais le libre-échangisme est en crise, miné par les dégâts et les coûts du néo-libéralisme des 30 dernières années.

L’heure est venue – mieux vaut tard que jamais- de remettre en cause l’accord de Marrakech de 1994, sans quoi il n’y aura ni PAC nouvelle, ni sécurité alimentaire et le débat sur le protectionnisme restera truqué.

Gérard Choplin, février 2013


[1] La mise en eau de grands barrages a aiguisé la convoitise

[2] L’UE a été un très bon élève puisqu’elle est devenue 1er importateur et 1er exportateur alimentaire mondial

[3]  Seuls quelques pays seront pour longtemps encore des importateurs de produits clés pour leur sécurité alimentaire. Il y aura encore pendant longtemps des pays exportateurs de céréales (USA, Canada, Ukraine,….) et d’autres importateurs de céréales (Bangladesh, Afrique du nord, Egypte,…) et il faut pour cela des règles du commerce international justes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :